Je lui donnai la main, en la regardant, sans pouvoir desserrer les lèvres. Je ne sais d'ailleurs au juste quelle contenance je tins durant quelques instants. Il me semblait seulement que je devenais affreusement pâle, et la seule idée qui me ranima fut la peur de l'effrayer par tout ce que mon état devait manifester de passion contenue.

Je ne fus nullement étonné de recevoir toute la chaleur tendre de ces deux mots simples et braves: «Mon ami!» Nous avions appris ensemble à donner aux mots leur valeur. Je sentais celle qu'elle entendait à ceux-là; le timbre de sa voix disait le reste. Comment ne m'étonnais-je pas? En vérité, je ne sais. Cela me semblait juste et naturel. Voilà tout. Elle-même n'en demandait pas plus long. Il est bien puéril de chercher en nous la raison des choses accomplies; ce sont les choses qui, la plupart du temps, nous enlèvent, nous charrient comme fait un torrent et nous déposent çà et là, sur l'une ou l'autre rive, au gré de quelle volonté ou de quels caprices inconnus?

—Offrez-moi votre bras, dit-elle.

Je sentis son bras; nous fîmes quelques pas.

—Je vous avoue, lui dis-je, que je marche tout de travers;... asseyons-nous!

Je lus dans son regard toute sa satisfaction de femme à me sentir si faible à cause de sa présence. Elle me devina:

—Oui, dit-elle, je suis heureuse en ce moment-ci. Je ne sais si mon plaisir est bon ou mauvais. Je vous confierai que j'ai redouté de vous rencontrer parce que j'avais peur de ne pas vous rencontrer tel que je vous vois.

—Ah! fis-je, c'est cruel!

—Je ne dis pas non.

Je cherchais des yeux, malgré moi, sous la chevelure, l'emplacement de la petite marque. J'eusse voulu qu'elle lût dans mon regard toute l'adoration que je lui vouais pour la minute ineffaçable dont le souvenir était là. J'eusse voulu qu'elle entendît tout mon être éperdu, à ses pieds chéris, lui dire ma reconnaissance: «O ma Marie, je sais ce que tu as fait; je connais la nuit que tu as passée à ta fenêtre, avec la grosse vilaine arme à la main, en face de la lagune toute palpitante de cris et de chansons d'amour! Je sais ta course dans le corridor... O ma Marie! ma petite Marie! Je ne baiserai jamais les pieds qui ont couru ainsi pour étourdir la pauvre tête avant le grand fracas!... Je ne m'occupe pas de ce que tu es, de ce que tu penses ou fais aujourd'hui. Il y a un moment de toi qui dure éternellement; et je t'adore à jamais.»