Elle vit monter mes larmes et elle me donna son regard d'autrefois, celui qui me brisait, me faisait fondre et défaillir.
—Oh! non! non! je vous en supplie, lui dis-je, en l'arrêtant, vous me faites trop mal!...
—N'est-ce pas juste? fit-elle, avec un accent de conviction que surmontait malgré tout sa tendresse.
—Hélas!
Par ce seul mot, j'avouais tout ce dont elle m'accusait secrètement et dont je n'étais pas coupable: le lâche abandon de Ferrare et tout ce dont on avait dû réussir à la convaincre contre moi en l'amenant petit à petit et savamment à la «raison». Mais n'avais-je pas d'autres torts, d'autres lâchetés à expier vis-à-vis d'elle? Chaque minute de mes relations secrètes avec elle n'avait-elle pas été marquée par un crime contre son bonheur, crime qui portait aujourd'hui tous ses fruits, puisqu'il était trop évident qu'au milieu des splendeurs de la situation régulière dont j'avais failli la priver, la pauvre enfant continuait à m'aimer? Ne valait-il pas mieux lui laisser ignorer la façon dont j'avais été joué à Ferrare par son fiancé et mis hors d'état d'agir dans la suite par l'affaire sanglante du Lido? Il me sembla que je me lavais un peu en restant muet sur ces choses et en recevant humblement ses doux reproches.
Nous nous regardâmes un moment, assis l'un près de l'autre, dans le salon devenu désert par l'entrain de la danse dans les pièces voisines; trop de choses nous montaient à la mémoire pour s'ordonner sur les lèvres. Le passé nous étouffait; ses grands yeux gris, à elle, s'humidisaient à leur tour. Quelques personnes parurent, nous nous levâmes. Je cherchais un mot court, un dernier mot à lui dire. Il ne vint que celui des premiers jours et de toujours, celui qui ne finit point quand une fois il a signifié une grande et profonde vérité:
—Je vous aime, prononçai-je tout bas.
Elle eut un petit frémissement et me dit:
—Allez, allez!... mon ami.
Je prenais congé d'elle, avant de me retirer, je lui baisais la main.