Je ne riais pas. J'essayais d'étouffer ma rage et ma tendresse mêlées dans un tumulte confus. Le coup violent de la nouvelle de ces fiançailles, après m'avoir assommé, me laissait une colère contre cette petite qui m'annonçait cela avec tant de naturel. Je m'étais fait, depuis huit jours, en pensée, à une telle familiarité avec elle, que l'idée brutale de la prendre et de secouer ses membres fragiles, comme à une maîtresse surprise en trahison, me vint avec le retour de mes sens. Je lui en voulais de ne pas découvrir que j'étais ivre d'elle et qu'il valait mieux ne pas m'inviter à l'aller voir que me dire cela.
J'étais furieux contre moi-même et contre tout le reste. Nous étions arrivés, tout en causant, à la corne extrême de Venise, où sont les Jardins. Elle me dit:
—Décidément, vous êtes dans vos vilains moments, ce n'est pas la peine que je parle; je vois que vous ne m'écoutez pas.
Cette phrase anodine, mais qui marquait la sorte d'intimité boudeuse et grondeuse où nous en arrivions aisément et que j'adorais, me remit à vif. Elle me donna un petit coup si voluptueux et si amer que je sentis les larmes me suffoquer. Je me contins par un brusque effort, mais je dus rester quelques instants sans répondre. Mon ravissement vis-à-vis d'elle était dans la nuance des paroles. Je vis si clair et si proche l'instant où cette douce intimité minutieuse allait être rompue, que j'eus la tentation de briser tout à coup, pour en demeurer sur le pur parfum. Paris et la pensée de l'homme de Chicago, pensai-je, vont me corrompre et m'empoisonner tout cela. Tournons sur nos talons, emportons le baume encore si délicat! Puis, je réfléchis qu'il y avait quelques minutes à peine qu'elle m'avait annoncé ses fiançailles—il me semblait déjà que j'en avais souffert depuis plusieurs jours;—la quitter si soudainement, ne serait-ce donner à cet événement une importance que je ne voulais pas laisser paraître? Enfin, ces dames nous avaient rejoints, et mon adieu non préparé eût été d'une sécheresse indécente. Je n'osai pas l'exécuter. Mais je résolus de me comporter immédiatement vis-à-vis de moi-même, comme si ma séparation eût eu lieu en effet; de me tuer le sentiment; de n'être plus là qu'un étranger retenu par la politesse. Et si j'étais tenté de faiblir, une idée me devait servir de cordial puissant: «J'emporte au fond de moi, me devais-je dire, la petite amphore close sur le parfum sans mélange; aussitôt seul, j'en soulèverai avec précaution le couvercle et en aspirerai les arômes légers.»
Je me mis à parler à tort et à travers, dans les Jardins. Je m'intéressai subitement à des quantités de choses qui, depuis une quinzaine, m'étaient devenues étrangères. Je retrouvai l'homme que j'étais avant la journée du Lido. Assis du côté des lagunes, je retraçai à ces dames les beaux fastes de la République de Venise. Elles s'émerveillèrent et me crurent un bien savant homme. J'annonçai très sincèrement le projet de me livrer à des travaux considérables.
—Vous êtes bien élégant, me dit la jeune fille, pour demeurer dans les bibliothèques.
J'affirmai que j'avais des manches en lustrine et des lunettes à longues branches minces et recourbées qui tiennent solidement aux oreilles.
Le reste de la promenade s'acheva en humeur facile. Nous vîmes encore un beau soleil mourir en faisant palpiter les marbres. Je pris congé sur ce quai des Esclavons tant de fois parcouru; je fixai mon départ au lendemain; je retins le toucher de mes doigts en pressant une dernière fois des mains chaudement tendues; j'aveuglai même mon regard, en sorte qu'aucun œil ne me troublât. J'étais persuadé que j'avais le cœur le plus sec et que tout plaisir était désormais vulgaire au prix de celui qui m'était réservé, sans mélange, et que j'emportais comme un souvenir merveilleux de ce que Venise a de plus subtile beauté: respirer ma petite amphore parfumée!