J'avais résolu de filer tout d'une traite à Paris. Je me méfiais d'un lent éloignement de Venise, où ces dames devaient demeurer une semaine encore. Je ne pus pas dépasser Vérone, et je luttai contre moi une journée entière pour ne pas retourner à Venise.
Je me rappelle l'affreux déchirement de ce départ où j'ai aperçu, dans le brouillard du matin qui s'enlevait, Venise s'éveiller au soleil, d'une couleur de chair, pareille à l'étirement d'un beau bras. Je crus encore une fois que c'était cette ville qui m'émouvait! Mais, à la regarder de loin, merveilleuse, véritable Vénus soulevée de la mer, je me rendis bien compte que ce n'était pas Venise que je voyais et que ce n'était pas même de la beauté qui me touchait.
Il y a, à Vérone, des jardins à l'italienne où l'on monte par un échelonnement de terrasses. J'y passai l'après-midi dans une terrible perplexité. D'en haut, je découvrais une allée de noirs cyprès aigus, pareils à de grands glaives endeuillés, et, sur les murailles, des vignes vierges qui saignaient comme des viandes déchirées. Tout cet or rutilant d'automne et le brasier superbe de la vieille ville rousse étendue à mes pieds sous le soleil ardent, me parlaient trop violemment de la guerre qui était allumée en moi. Je fus effrayé de ce que j'étais devenu en si peu de jours. Il fallait partir, oublier. Je descendis dîner au buffet lamentable de la gare de Vérone. J'étais le seul voyageur. On alluma pour moi deux becs de gaz qui se mirent à clignoter dans la salle immense. Des garçons rôdaient inoccupés. Des chauves-souris passaient et repassaient autour de la lumière. L'horloge sonna huit heures et je pensai qu'à ce moment on chantait là-bas, sur le Grand-Canal, et que la gondole qui portait la petite fiancée de M. Arrigand, l'industriel de Chicago, glissait comme sur une huile douce.
Je pris le train de Paris.
De Milan, où je fis encore une halte de lâcheté, j'avais envoyé une dépêche à ma bonne cousine de la Julière pour l'avertir que je descendais chez elle. Elle était accoutumée à diverses excentricités de ma part et ne se montra point trop étonnée de cette fantaisie.
A dire vrai, je ne pouvais plus rester seul. J'étais certain que la vue de mon intérieur de garçon me serait intolérable. Je pressentais que tous mes objets familiers, tous ces petits moi-même épars sur les tables, les murs et les étagères, s'imprégneraient aussitôt de l'image nouvelle que je portais et me la renverraient avec une trop cruelle intensité. J'ai peur de la souffrance qui vient, de celle de tout à l'heure et de demain. Je m'enfonce et me retourne au contraire avec une rage presque amoureuse dans la douleur actuelle, dans celle qui m'étreint tout de suite.
Je voulais, d'autre part, éviter mes amis. Les plus délicats deviennent grossiers vis-à-vis d'un cœur ébranlé. Il n'y a pire que l'ami pour inventer le mot qui vous blessera à fond sur le chapitre de l'amour. Ressentent-ils de notre passion naissante une secrète jalousie? Leur petit coup de stylet n'est-il que l'instinctive défense contre la rivalité que nous venons leur avouer si gauchement?
Ils voient au point ce que nous n'apercevons qu'au travers de notre exaltation. Une parole juste nous semble d'un ton si bas que nous la taxons de froideur et facilement d'impertinence.
Rien ne valait, pour un souffreteux de mon espèce, le voisinage d'une femme tendre et commençant à prendre de l'âge.