«Bonjour!... monsieur mon ami, c'est moi, ne vous dérangez pas! Est-ce que vous allez trouver que je vous taquine insupportablement si je vous dis que j'ai écrit, le soir de notre rencontre au Palais de l'Industrie, un petit feuillet que vous n'aurez pas... parce que, l'ayant porté sur moi plusieurs jours, il est dans un état! Vous ne le regretterez pas: il était assez maussade, oui, maussade, je ne sais trop pourquoi, et malgré que je vous aie su un gré immense d'être venu à cette exposition. Mais tenez, voyez tout de suite comme le monde est mal fait, et comme nous sommes malheureuses. Je dois aller à tel endroit, il n'y a pas de mal à ce que j'aie du plaisir à vous y voir. Je vous dis: je vais à tel endroit; il n'y a rien non plus d'extraordinaire que vous y veniez. Eh bien! je suis au désespoir parce que cette petite entente prend en français le nom de «rendez-vous», ce qui est affreux, n'est-ce pas, monsieur mon ami? Cependant, si, dans le salon, je vous fais signe de venir causer avec moi, dans un petit coin, cela ne prend pas ce nom effrayant. Ah! j'ai été bien ennuyée. J'aurais mieux fait, dites! de ne pas vous prévenir. Mais, je ne croyais pas que vous viendriez, ni même que vous feriez attention seulement... On hasarde ainsi l'expression timide de petits ou grands désirs, sans compter absolument qu'ils se puissent réaliser. Et je vous assure qu'on est tout surpris quand ils se réalisent, et qu'on sent que l'on n'y était pas du tout préparé.
«Aussi, vous avez dû me trouver bien étrange, cette après-midi? Ah! pourrai-je jamais être devant le monde, le moi-même que vous formez par la douce culture de vos paroles? Nous apparaîtrons-nous jamais l'un et l'autre ce que nous sommes dans ces feuillets échangés? J'ai peur, j'ai peur. Dites-moi, mon ami, pourquoi j'ai peur. Echangeons des feuillets le plus possible! c'est le meilleur, n'est-ce pas?
«Je suis revenue, harassée de cette promenade, étouffée de ce que j'aurais voulu vous dire, oh! seulement vous dire de remercîments; oui, de remercîments gros, gros, pour ce que vous voulez bien être pour moi. Jamais je ne saurai vous dire: je ne sais pas du tout en quoi ça consiste, ce dont je veux vous parler; j'ai beau réfléchir, ça me paraît une gratitude énorme, comme si vous m'aviez fait plus de bien, en seulement vous occupant de moi, que tous ceux qui m'ont comblée jusqu'ici. Mon Dieu! que tout ça est bizarre! que vous devez me trouver sotte! et que vous avez aujourd'hui raison de dire qu'on ne peut point parler! Mais je suis si bien accoutumée à ne rien exprimer de ce que je pense et à ne laisser transpercer que des choses indifférentes, que si je me hasarde à être une fois expansive, tout le monde me demande si je suis malade...
«Oh! dites-moi, vous qui savez!... est-ce que le fond de tout cela n'est pas qu'il ne faudrait point tremper la main dans la source qui alimente notre rêve? Mieux vaudrait ne vivre que de chimères, qui sont la seule vérité.
«Je vous laisserai sur la méditation que vous pourra inspirer le désir que je vous ai dit—l'ai-je bien dit?—et que j'ai, de nous voir à l'un et à l'autre beaucoup de poudre aux yeux. Mais voyez comme je suis imprudente, illogique, faible, ou simplement confiante en mon rêve, malgré toutes mes peurs: ce feuillet semble dire que c'est de loin que l'on se jette le mieux la poudre, et je vous dis: venez, à la maison, m'en jeter demain.»
Quand elle vit que je m'apprêtais à quitter le salon, elle se leva, et elle alla prendre dans une jardinière une rose qu'elle garda à la main. Je ne pus pas m'en aller si tôt. Deux idées lui vinrent alors à la fois: que je n'avais pas encore fait la connaissance de «grand'maman» qui ne quitte pas la chambre, et que «papa» avait acheté des étains qu'il fallait me montrer, dans la salle à manger.
—Conduis donc monsieur, dit Mme Vitellier.
Nous allâmes chez grand'maman qui nous embrassa l'un et l'autre d'un regard si étonné et si tendre que j'en fus presque incommodé et demandai à voir les étains. Marie gardait sa rose à la main. Nous étions seuls dans la salle à manger. Je désignai la fleur: