—C'est, dis-je, une houpette excellente pour la poudre aux yeux!
Elle me regarda seulement, sans paraître entendre, et le champ de ses yeux gris se peupla encore, de cette façon extraordinaire que je ne pouvais supporter.
Elle me parlait des étains. C'était, entre des bords sobrement ondulés, un corps de femme, hissant à demi des eaux de la mer, puissant, gracieux, souple, modelé admirablement. Elle avança un moment la main qui tenait la rose; je crus qu'elle me l'allait donner. Nous continuâmes de parler de l'étain, aussi éloignés l'un et l'autre qu'il est possible, d'un sujet de conversation. Je crois que je tremblais légèrement et je posai l'œuvre d'art de peur de laisser paraître mon émotion. J'avais une peur d'enfant de retrouver le regard de Marie; je sentais que je crierais, ou bien que je me pencherais la baiser. Elle n'osa ni me donner la rose, ni moi la prendre. Nous rentrâmes au salon sans nous être regardés. Ce fut la minute la plus exquise de ma vie.
«Seul, ce soir, chez moi, bien clos, mon feu tout rouge et un grand calme partout, quelque chose de doux et de si bon me prend, que je me renverse contre le dossier de mon fauteuil, en fermant les yeux. Je garde mes feuillets et mon crayon à la main pour vous dire tout à l'heure un peu de ce que j'éprouve... Je cherche ce que j'ai bien certainement à vous dire... Vous me faites trop de bonheur! c'est tout! c'est tout! Ne vous moquez pas de moi si vous croyez que c'est trop peu vous dire; ne vous offensez pas si vous croyez que c'est vous dire trop... Ayez pitié de moi, plutôt! Je vous adresse mon silence, ne me traitez pas de fou, c'est une chose très naturelle; je me tais, je ferme les yeux; il me semble que je me sépare du monde entier; il n'y a plus rien au monde; tout en a disparu. Quelqu'un le repeuple: c'est vous. Marie.»
Passy, 24 décembre.
«Mon ami, voici le dernier billet de la plus malheureuse des femmes. Vous n'attendez pas que je vous dise la raison de cette double nouvelle, car vous devez voir, en beaucoup de choses, plus loin ou tout au moins plus vite que moi et vous me ferez la grâce de comprendre ce que je ne me sens pas capable de vous expliquer.
«J'ai bien pleuré, allez, tout le temps que j'ai tardé à vous répondre, et je suis bien, confuse de ce que j'ai fait, vis-à-vis de vous, monsieur, qui devez avoir une jolie opinion. Mais, je vous jure que je ne savais pas ce que faisais: je vous écrivais aussi naturellement que je le fais à ma petite amie quand je suis loin d'elle. Maintenant seulement, je vois que j'ai eu tort. Oh! ne croyez pas que je vous accuse et fasse retomber sur vous la moindre responsabilité de ceci: dans ces affaires, vous avez toutes sortes de raisons de ne point juger comme nous, et qui vous mettent à l'abri de nos inquiétudes. Enfin, sachez bien que je reste votre amie, et je crois même que je serai pour vous une meilleure amie, en prenant la détermination que je vous ai dite.
«J'ai cru d'abord que j'étais folle, en éprouvant tout à coup une si grande terreur de ma conduite, mais plus j'ai réfléchi, plus cette impression s'est confirmée. Voilà bien la première fois qu'une pareille chose m'arrive, et vous allez vous moquer de moi, de qui vous admiriez la fermeté dans les partis que j'avais une fois adoptés. Ah! bien ouiche! je ne me sens plus solide du tout, et c'est un des malaises les plus pénibles, de sentir qu'un chemin où l'on s'est engagé avec une telle confiance, vous mène en terrains si vagues que l'on ne sait plus s'ils contiennent le jardin du Paradis ou bien le précipice.