J'attendais Marie depuis trois jours. Ces journées solitaires écoulées dans l'unique préoccupation de sa venue possible avaient exaspéré tous mes sentiments. Je ne pouvais plus lire; le travail me semblait une occupation surhumaine, et je m'étais surpris à feuilleter des gravures sans voir rien de ce qui me passait sous les yeux. Alors j'allais à la fenêtre, regardais la neige dont la place était couverte. Elle va traverser cela, était ma seule pensée. Car elle ne voudra pas descendre de voiture à ma porte. Manie, subtilité, raison de femme. Enfin, elle aura ses bottines toutes maculées et je les lui ferai étendre devant le feu pendant que nous causerons et que je respirerai sa présence. Alors, nous serons très heureux.

Ainsi, bien que j'allasse à la fenêtre plus de cent fois par jour pour voir arriver Marie, je fus totalement démonté quand je l'aperçus. Elle arrivait par le même chemin que je l'avais vu prendre pour s'en aller, l'autre jour. Je la savais superstitieuse: elle suivait, à la façon d'un toutou, sa piste dernière qui lui avait été favorable. J'aurais dû sourire et me dire, tout simplement, que j'allais voir une petite femme bien délicieuse. Mais non! la grande bêtise de l'homme épris m'envahit de nouveau. «D'où vient-elle?... Où ne va-t-elle pas, puisqu'elle peut venir ici?...»

Elle entra, avec son beau parfum de fraîcheur pure. Je vis tout de suite sous la voilette ses yeux francs et limpides, sa lèvre entr'ouverte, souriante: tout un printemps dans le triste hiver. Ah! j'aurais dû lui sauter au cou, sans plus de façons; elle ne l'eût pas trouvé extraordinaire puisqu'elle m'aimait! Et ne semblait-elle pas s'étonner que je ne le fisse pas quand toute sa simplicité m'interrogeait:

—Eh bien! mon ami, vous avez l'air chagrin?... Je vous gêne?... Je me retire! ajouta-t-elle en riant, pleine de foi.

—Marie! Vous me verrez souvent ainsi, je vous supplie de ne pas vous en alarmer...

—Ah! très bien! je sais! la neige, n'est-ce pas? c'est comme la pluie, à Venise? Nous sommes grincheux...

—Il n'y a plus de neige quand vous êtes là. Marie, vous ressemblez à un printemps, «Sainte-Marie-des-Fleurs»!

—Regardez un peu la figure printanière que je fais, dit-elle, en s'asseyant auprès du feu, et me montrant ses bottines et le bas de sa robe. Elle était crottée comme un barbet.

Je pensai qu'elle avait fait des courses, seule. Son indépendance épouvantait ma faiblesse. Elle vit tout de suite sur mes traits que quelque chose de très désagréable passait en moi.