—Allons, bon! Qu'est-ce qui vous prend?

—Mais rien! mais rien! Je vois seulement que vous vous êtes donné beaucoup de mal pour venir...

—Du mal?... On ne peut pas appeler ainsi ce qu'on fait parce qu'on le veut bien. Mettons que j'aie exécuté quelques sauts d'obstacles par exemple..., mais le terme vous déplaît?

—Voilà, dit-elle, en commençant de me raconter très naïvement ses péripéties...

Je la regardais en silence; malgré moi je revoyais défiler le cortège des héroïnes d'amour; et leur exemple, qui eût dû me porter à exalter cette enfant, envenimait la petitesse de notre jugement contemporain sur les choses de l'amour. En effet, nous allons nous échauffer au théâtre sur les actes inouïs qu'un beau sentiment inspire; mais tout ce qui sort du commun nous déplaît dans la vie.

—... Depuis deux jours, je combine les moyens de passer la demi-heure qui s'écoule en ce moment, poursuivait-elle. Mais pour ne pas perdre de temps, j'ai combiné à la fois, pour d'autres demi-heures. Si je vous expliquais ça, vous ne m'écouteriez jamais, c'est très compliqué. Songez qu'il a fallu que je veuille apprendre l'anglais, ce à quoi je n'ai point le goût; que je persuade à ma gouvernante que le cours d'anglais n'était qu'un prétexte à aller chez ma petite amie que vous connaissez, plus souvent qu'on ne me le permet à la maison; troisièmement, il a fallu que, laissant la gouvernante chez la petite amie, j'arrive à convaincre celle-ci de la nécessité où je suis de faire en secret une visite de charité chez de très pauvres gens que maman ne me laisserait point aller voir; et quatrièmement, comme je ne veux pas mentir, il m'a fallu trouver ces très pauvres gens. Je les ai: ils sont à proximité, si l'on peut dire, de la maison de ma petite amie et de la vôtre, car elle habite au Palais-Royal et mes pauvres dans une ruelle mauvaise près de l'école des Beaux-Arts. Je viens de chez eux à l'instant; cela sentait très mauvais? Est-ce que je sens mauvais?...

Je tombai à ses genoux. Elle essaya encore quelques phrases légères sur l'appréciation de ce que sa conduite avait de singulier. Mais son cœur était gros; l'énervement venu à la suite des nombreux efforts qu'elle avait faits, cessait de la soutenir; sa voix chevrota; quand ses larmes montèrent, je pleurais déjà, la tête sur ses genoux. Nous pleurâmes ensemble, et je l'embrassai de tout mon cœur.

Ces larmes furent une bénédiction divine. Elles nous sauvèrent sans doute de bien des folies et elles me guérirent totalement de mes idées fâcheuses. Je sentis tomber toute la défroque des jugements mesquins et conventionnels dont j'étais précédemment costumé à l'égal des plus ridicules personnes de mon temps. Notre cas m'apparut admirable et je sentis que nous faisions, Marie et moi, une belle exception au-dessus des petites comédies amoureuses qui ont, à l'ordinaire, le privilège d'attendrir. Nous étions retranchés du monde et en révolte contre ses usages; nous touchions un instant la nature dépouillée de tous ses artifices.

C'est un blasphème contre la mémoire pieuse de moments si excellents, que de s'y étendre davantage. Aucune langue ne saurait exprimer le feu secret qui vous y consume et vous y donne l'étrange et douce sensation de s'émietter en fines cendres, de toucher d'une manière bienheureuse notre fin dernière, si elle est de retourner nous mêler, impersonnels, à la poussière universelle.

Nous ne fîmes absolument que pleurer et nous nous quittâmes avec l'idée qu'à aucun moment de notre vie nous n'avions été si heureux.