«Mon André, aujourd'hui j'ai été heureuse! Je suis affolée, épuisée, brisée. Je suis à vous; je n'ai plus la force d'envisager les séparations. Le temps coule; est-ce possible? Je voudrais m'arrêter aujourd'hui pour me souvenir mieux. Que sais-je de demain? Et cependant j'ai déjà une grande hâte de vous revoir. Je ne peux plus attendre, maintenant. Non, je ne vous ai pas bien vu, pas assez vu encore. Le bonheur a passé comme un éclair; il glisse dans mes doigts; je ne le sens plus: je veux le sentir à toutes forces. Chaque fois que je vous quitte, quelque chose de plus que les fois dernières, s'arrache de moi et vous reste, que je veux aller retrouver. Je vous aime! Je souffre en ce moment que je vous écris ces mots, mon André, je souffre de ne pouvoir vous les dire sur vos yeux! Ayez pitié de moi pour tout ce que je peux vous dire.»
19 février.
«Je vois votre figure à tant de moments divers. Mais celle d'avant-hier me reste trop fort. Quand vous m'avez quittée: cette gravité qui vous prend quelquefois, avec toute cette attitude un peu fatiguée! Oh! dites-moi bien que vous ne pensiez qu'à moi en ce moment; dites que tout le reste vous était aussi égal qu'il l'est à moi-même. Je veux avoir eu tous les instants de cette inoubliable matinée. Il y a, n'est-ce pas, des minutes qui vous frappent et se prolongent en si longues et si interminables songeries qu'il faudrait les souvenirs accumulés de plusieurs années pour en donner l'équivalent, et encore non! On vit toute une époque à seulement se dire: adieu, mon André!
«Je crois qu'un de ces jours je dirai tout à grand'mère qui ne cesse de me parler de vous; car je passe près d'elle des soirées où mon cœur se gonfle à craquer, et je ne sais comment je ne lui avoue pas: mais je le vois! je le vois! Nous avons été ensemble, dehors; il y avait plein de bourgeons aux églantiers et des pigeons comme à Venise! Grand'maman, nous nous sommes donnés l'un à l'autre dans le printemps!
«MARIE.»
«Tout est plein de vous ici, Marie. La matinée est pareille à celle de la fois dernière. Il y a comme des chansons et des fleurs dans l'air. Oui, malgré tout, j'entends des airs heureux que mélancolise quelque chose d'absent ou d'invisible. Êtes-vous là, réellement et ne pouvez-vous parler? Ah! ma chérie! je crois sentir des rudiments de mots, de tendresses, d'élans qui n'ont pas été achevés! Ah! qu'est-ce que cela devient, les beaux mouvements d'amour, les bonds du cœur, les phrases de tendresse murmurées dans la solitude et qui ne parviennent pas à leur adresse? Sont-ce ces choses qui bourdonnent à mes oreilles en légers bruits si étranges et si émouvants? Avez-vous eu quelques soupirs que vous ne m'ayez dits?»
Soir.
«Votre image passe et repasse; je la caresse. Mes yeux continuent leur train sur le livre ouvert, et puis, à un moment, je vous sens tellement, tel moment passé près de vous est si vif que je me ressaisis et me cramponne à cause du vide qui suit aussitôt, du creux que fait votre absence soudaine, et qui me donne un vertige.»
11 heures.