—Est-ce vrai! Mais je n'en sais rien, moi, mon ami!... Pour moi, tant pis! Je vais tout droit à ce qui me paraît le meilleur. Je ne vois rien au-dessus de vous. Je suis à vous.
—Merci, ma chère aimée! C'est moi, voyez-vous, qui ne suis pas digne du sacrifice que vous me faites...
—Mais, je ne fais point de sacrifice: il y a seulement des choses qui m'avaient paru importantes et qui me paraissent à présent sans valeur vis-à-vis d'autres choses qui sont nées et que je ne soupçonnais pas. Celles-ci sont toutes seules devant moi; les autres sont tombées...
—Hélas! Marie, rien ne tombe si complètement; je le sais et je voudrais bien ne pas le savoir, ce qui me permettrait de goûter plus délicieusement avec vous le moment où on oublie!... Pauvre chère adorée! vous oubliez ici, à cause de la secousse qu'il vous faut pour y venir; mais je sens bien que vous êtes encore reprise là-bas, quand vous n'êtes pas près de grand'mère... Avouez que vous êtes encore quelquefois «patraque» et je comprends, allez! tout ce que ce mot contient de misère sous son apparence anodine! Je suis sûr que vous êtes souvent très malheureuse par moi!...
—Non! pas depuis que je me suis persuadée de la petitesse de tout ce qui n'est pas vous, votre manière de comprendre et d'aimer. Tout le reste m'apparaît de la plus grande vulgarité; je n'y fais pas attention. D'ailleurs je n'ai plus le temps de me laisser reprendre par ailleurs, je suis continuellement en vous, avec vous. On me dit que j'ai l'air d'une folle, que j'ai l'air souvent de parler à quelqu'un. Savez-vous comment on m'appelle! Bernadette de Lourdes! J'ai des visions! Je vous vois!
—Pauvre chérie!
—Adieu, adieu! l'heure est passée! adieu!
Et voilà qu'elle a déjà gagné l'escalier où elle sait bien que nous allons nous éterniser. Nous nous disons adieu; elle descend; puis elle remonte; je descends quelques marches avec elle; j'essaie de remonter; mais je ne peux me séparer d'elle encore: nous revoici ensemble un ou deux étages plus bas; des bruits derrière les portes nous font frémir; nous rions; enfin c'est fini et nous nous penchons, nous éloignant chacun de notre côté, dans cette cage d'escalier, où désormais, quand je suis seul, montant ou descendant, je me penche, cherchant ses yeux!
Je rentrais alors chez moi. Mon premier mouvement était de courir à la fenêtre et d'entr'ouvrir les persiennes pour la voir encore. Sur la place ensoleillée, sa toilette de printemps, sa jolie grâce émue, le détour de sa tête vers ma fenêtre et son parfum demeuré là, ce grand amour fuyant, cette image adorée que je ne verrais plus d'ici des jours et des semaines peut-être; enfin l'angoisse du lendemain qui attendait cette enfant, du réveil de ce rêve; tout cela m'emplissait le cœur et l'esprit comme un dégorgement soudain de sources multiples et bouillonnantes qui formaient dans l'anse étroite de mon âme un remous trop violent; la tête me tournait, je tombais sur le divan où Marie s'était assise et je bénissais le trouble qui m'empêchait d'envisager l'avenir...