Je me réveillai un jour en face de la figure du Jean-Baptiste, de Vinci, et ma première pensée fut de retourner cette image. Elle avait incommodé Marie, la première fois qu'elle l'avait vue. J'avais ri de l'enfantillage de Marie; mais aujourd'hui, j'avais plus peur qu'elle de ce sourire et de l'éclat de cette clairvoyance. Amants! ne gardez pas chez vous ce témoin; vous aimez à vous garantir de la lumière de midi; mais vous n'éteindrez pas ce sourire-là!

Je passai des jours dans un aveuglement complet aux choses du monde, aux considérations du présent, aux menaces de l'avenir, absorbé tout entier par la pensée de mon amour auprès de quoi tout était vain. Mes papiers étaient jaunis, ma plume rouillée, mon encrier tari, ma pensée morte. J'avais renoncé à me présenter aux concours du Conseil d'Etat, ce qui avait été le but de toutes mes études depuis des années. Mes professeurs comme mes amis avaient cessé de s'occuper de moi. L'année suivante je devais être atteint par la limite d'âge et c'était ma vie compromise.

Le propre de mon état était d'ignorer totalement la possibilité d'un lendemain. Marie et moi, nous allions partout, à découvert, comme nous l'avions fait au Jardin du Luxembourg. Elle avait trouvé pour sortir, pendant toute une saison où sa mère fut souffrante, des prétextes d'une ingéniosité stupéfiante. Nous fuyions aux environs de Paris, surtout à Versailles dont le parc nous abrita souvent. Il n'y avait presque pas de jour où nous ne nous donnions rendez-vous! rendez-vous comme des amants, nous moquant désormais des mots comme des assimilations les plus odieuses. Cependant nous n'étions pas amants; nous avions à peine songé à l'être. Nous nous aimions trop!

Ma main tremble au seul rappel de cette volupté. Le monde n'existait plus, ou, du moins, il n'en subsistait que la petite excitation aiguillonnante et affolante. Nous passions comme dans une féerie, un rêve. Rien ne nous a troublés; jamais nous n'avons vu une personne de nos connaissances nous barrer le passage de ses yeux étonnés; nous avons passé comme des soldats heureux à travers cette sorte de mitraille ennemie. Un dieu était avec nous. Notre amour rayonnait sur nos visages; nous nous sommes quelquefois embrassés dans la rue, comme les pauvres.

Avril.

«Nous voilà séparés pour plusieurs jours, ma bien-aimée! C'est possible! Il y a au monde des forces qui nous peuvent séparer! Cela m'étonne; je n'y suis plus fait; n'ai-je pas vécu, dis, de longs jours avec toi! Toi, mon cher toi! mon amour!... Je continue d'errer; je retourne où nous avons été ensemble. Je te porte; je te promène partout où je vais. Croiras-tu que je suis passé tout près de toi ce matin? J'ai été m'asseoir dans ce petit square Lamartine près de la statue du poète que tu aperçois de chez toi; tu aurais pu me voir. Qu'est-ce que je faisais là? C'est toi qui me le demandes? Je t'aimais. Pourquoi là? C'est absurde; mais nous avons l'âme remplie d'absurdités pareilles. Je t'avouerai que l'autre jour, quand je suis allé t'attendre dans l'île, j'étais passé là et m'y étais arrêté longtemps à attendre l'heure que j'avais un peu devancée; et je m'étais dit que je reviendrais t'aimer là. Il n'y a personne: il y a quelques arbres verts et les autres ont des bourgeons tout en train d'éclater; dans huit jours les marronniers seront en fleurs. De temps en temps, des cavaliers et des amazones passent sur l'avenue. Enfin il y a le cher grand homme qui rêve et dont l'ombre est douce aux amants.

«De là je suis retourné en pèlerinage dans notre île. Pas un chat, tout comme lors de notre matin. Je me suis promené dans le petit bois, je me suis assis, je me suis couché au bord de l'eau: j'ai suivi les canards et les cygnes. Je t'ai aimée. Je t'ai aimée! ah! de cette tendresse, tu sais, qui fait que l'on s'étonne de ne voir pas tout fondre autour de soi, même les pierres.»

10 avril.

«Vraiment! je goûte à présent, je m'enivre sans réticences. Ce je ne sais quoi qui vous retient un temps, qui vous empêche de vous livrer tout à fait a disparu dans l'envolée qui m'emporte. Ah! faut-il que je t'aime, pour t'aimer de cette manière. Oui, Marie il y a quelque chose de magnifique entre nous! As-tu senti, dis, cette divine lumière qui nous entoure quand nous allons nous séparer et que nos yeux s'attachent? Nous dont l'amour s'affirme par les yeux! Ah comprends-tu? C'est d'aimer autre chose plus encore que nous-mêmes, que nous sommes fous, que nous sommes transfigurés! C'est d'aimer l'amour incomparable que nous nous sommes fait avec ce que nos êtres peuvent contenir de beau, de sublime et je ne crains pas de dire, d'éternel. Tout passera, mais la qualité de notre amour aura fondé un culte au dedans de nous, contre quoi rien d'humain ne prévaudra jamais. Oh! je voudrais que tu fusses bien persuadée, ma chère âme, de la vérité de ce que je te dis là, dont tu ne te rends peut-être pas bien compte; je voudrais te savoir à genoux devant cette chose inqualifiable, faite des parcelles de divin germées en nous, et qui plane, auréolée, au-dessus de nos têtes. C'est ainsi que j'accepte tes hommages et tes mots d'adoration et tes belles prières! Adorons notre amour! Préférons-nous à nous-mêmes cet amour. Il me semble, par moments, que tu pourrais être jalouse de mon amour pour notre amour... Comprends-tu?»

Lundi soir, 11 heures.