«Soirée délicieuse encore, celle-ci, soirée qui précède ta venue. Je t'attends demain! T'attendre!... Et je cherche à me reporter aux autres soirées; je me demande comment j'ai fait, les soirs où je ne t'attendais pas; comment je ferai aussi demain soir! Il faut bien que ces soirs-là je m'absente de moi-même ou m'hallucine de ta présence, sans quoi je ne vivrais pas! je serais trop malade de ton éloignement. Je ne sais comment la vie se passe; mais il y a des moments, en vérité, qui font douter que l'on vive aux moments qui ne leur ressemblent pas.

«Je t'attends, mon amour. Voici: la nuit va s'en aller doucement, le jour viendra et je m'approcherai de cette fenêtre où me monte en ce moment la caresse de l'ensommeillement de la ville; et tu seras là; je t'apercevrai, ma grâce, mon printemps, des fleurs à la main, ton chapeau, ta robe, tes yeux et ton âme en fleurs, passer sur cette place réveillée et venir à moi! Je veux te sentir d'avance; tu sais que mon cœur bat comme à une petite fille malade, et que je te vois; oh! je te jure que je vois chacun de tes mouvements dans l'escalier! j'entends le frou frou menu de ta robe, ta robe claire. Ah! je ne sais pourquoi tes robes claires me font défaillir. Tu me fais presque peur; je me dis que je n'oserai jamais toucher cette fraîcheur, appuyer ma main contre ta taille ou ton épaule et t'embrasser. Ah! je t'embrasse!... chère chose délicate et frêle!... Non! non! c'est curieux; la réalité vous donne des forces, vous permet de résister, en vous éparpillant l'attention sans doute, à des impressions et des secousses si violentes ou bien si terriblement ténues, que la seule imagination ne vous fait pas tolérables... Ah! ma chérie, ma bien-aimée! Nous nous aimons si bien! si beau!»

Mardi matin, 10 heures.

«Tu ne sais pas ce que c'est que de t'attendre quand tu dois être sur le point d'arriver! Ce n'est plus la douce patience de la veille qui repose comme un rêve jusqu'au matin. C'est de la fièvre, c'est un temps entrecoupé de tout petits morceaux brûlants, ennemis les uns des autres, l'actuel furieux contre le précédent auquel il reproche de l'avoir engendré, et furieux contre celui qui vient, que, malgré lui, il engendre, et qui lui rendra sa haine. Ils se succèdent avec étonnement, avec stupéfaction, puis avec colère, avec rage. Ils se mettent au défi; ils gagent entre eux qu'il y en aura encore après, encore, encore des moments d'attente; ils veulent qu'il y en ait; ils pulluleraient à l'infini; ils souhaitent d'être de plus en plus amers, et s'il y avait certitude que cette attente ne finira pas, il y aurait une certaine satisfaction, comme on en a certainement à tuer quelqu'un ou à se faire sauter la cervelle dans un moment de fureur noire. Et moi, qui suis fait de ces pauvres moments-là, ma bien-aimée chérie, je souffre abominablement! Qu'avez-vous ce matin? Que vous est-il arrivé? Vous verrai-je? Êtes-vous là tout près? Allez-vous frapper à ma porte? Ne vous verrai-je pas, plus, plus jamais? Tout ce griffonnage est entrecoupé de sursauts à la fenêtre, bien que pourtant je ne vous attende plus du tout... Vous savez que c'est toujours faux quand on dit: Je ne vous attends plus, parce qu'il est trop tard. On attend toujours.»


Elle ne vint pas ce matin-là, ni les jours suivants. Je passai des heures affreuses; je crus que tout était perdu. L'hôtel de l'avenue Henri-Martin était clos. Ils étaient tous partis; ils m'avaient emmené ma Marie. Je ne parvenais pas à m'expliquer cette fuite précipitée, et telle que Marie n'avait pas eu le temps de me prévenir d'un mot? Je n'étais plus qu'un véritable débris, qu'un néant. J'avais tout donné de ce qui était moi! tout. Il ne me restait que ce rudiment de conscience: avoir tout donné, m'être transporté dans un être qui s'était enfin gorgé de moi, et c'était fini! Je m'étonnais que des gens fissent encore le signe de me reconnaître dans la rue. Je ne voulais plus sortir: il me semblait que je me promenais avec un masque, que je trompais ces gens. «C'est lui!» disaient-ils en passant. Mais non! ce n'était pas moi!

Un des premiers jours de mai, je me traînai à l'ouverture du Salon, dans la rage de me convaincre, en n'y trouvant pas Marie, qu'ils ne me l'avaient pas ramenée pour un jour qu'ils ne manquaient point d'ordinaire. Je ne jouissais plus que de la colère, d'une haine sourde contre tout. Je pus m'en donner à cœur joie! Ils ne me l'avaient pas ramenée!

Je vis de loin ma cousine de la Julière en compagnie de plusieurs femmes qui avaient été mes amies. Je n'avais plus jamais pensé ni à l'une ni aux autres! Quoi! j'avais des parents et des amis? Les femmes vous voient de fort loin: dès qu'elles m'aperçurent, elles se hâtèrent de tourner la tête. Je me souvins que je n'avais plus ni amis ni parents. Tout ce monde, avec ses façons, ses caquetages, recommençait de m'étonner comme, lorsque, étant tout jeune, je vins de province à Paris. Une personne de mœurs légères, qui ne m'avait vu de dix mois, s'avisa de me sauter quasiment au cou sous le prétexte qu'elle me trouvait embelli par ma mine maladive. Je fus pris sur-le-champ de je ne sais quelle gaîté fébrile. Je la priai de déjeuner avec moi. Nous nous installâmes. Je fus grisé promptement. Elle eut le goût de revoir mon appartement qui était condamné depuis un temps si long. Je le lui fis voir. Mais arrivés là, et dès qu'elle fit le geste d'enlever son chapeau, je fus atteint d'une peur folle, d'une terreur d'enfant nerveux; je me contraignis pour ne pas trépigner; je lui eusse enfoncé son épingle à chapeau dans le visage. Je lui dis: «Non! non! Ne restons pas ici, je vous en supplie, sortons, sortons vite; il fait beau et j'ai horreur de cet appartement!» «Allons-nous-en donc!» dit-elle, froidement. En remettant son chapeau devant la glace, elle se pencha vers un foulard de l'Inde, de soie dorée, qui couvrait un cadre de bois. «Donnez-moi ce foulard!» dit-elle. Et, l'enlevant d'une main preste, elle découvrit la figure du Jean-Baptiste dont l'ironie me perça le cœur. N'avais-je pas failli, dans un moment d'oubli, après quelques semaines d'absence, trahir mon amour?


14 avril.