Je ne fis qu'un bond de Paris jusqu'à Florence. Etait-elle là déjà? Allais-je la rencontrer tout à l'heure, en sortant, dès les premiers pas sur le Lungarno? Etait-elle de l'autre côté de la cloison d'hôtel? Les pas, le bruit léger que j'entendais, étaient-ils d'elle? Ou bien, au contraire, n'était-elle pas partie? N'avait-elle pas été trop faible pour quitter Paris? Etait-elle malade en quelque ville où j'avais passé à toute vapeur? Allais-je continuer ici d'attendre, d'attendre toujours comme je faisais depuis quatre semaines?

Et si je la voyais, n'allais-je pas tomber? La tension de mes nerfs brisée, je m'imaginais que j'allais m'affaisser en un état d'épuisement qui lui ferait pitié; je m'enfuirais confus de ma faiblesse.

Je tremblais en ouvrant ma porte; je me disais que le premier visage que j'apercevrais serait celui de Marie. Je ne pouvais rester tranquille. Les tressauts de mon cœur m'inquiétaient; il me semblait que je me brûlais et consumais sur place et que, lorsque Marie viendrait, il serait trop tard. J'étais tenté par des puérilités superstitieuses de malade: j'attribuais à tel geste, à telle démarche une influence sur les événements. Je fus presque bien aise de ne pas la rencontrer. J'aimais mieux tarder un peu; je prendrais des forces; ce soleil et cette ville aimable allaient me donner de l'équilibre. Je m'adossai à la balustrade du quai Lungarno-Amerigo-Vespucci, pour regarder les voitures allant aux Caccines. Puis l'agacement de dévisager toutes les femmes, la crainte de laisser passer Marie inaperçue, la crainte aussi de la voir tout à coup, me brisèrent les jambes et m'entourèrent les yeux d'un petit cercle de courbatures. Je voulus m'aller reposer aux jardins Boboli, dont la sombre tache verte, sur la colline, m'attirait; mais quand le cocher me demanda où conduire ma seigneurie, je lui dis: «Où vous voudrez!... Suivez les autres.» Et je passai une heure ou deux dans la monotonie des allées des Caccines, la main sur les yeux, me défendant maintenant de voir, de peur de reconnaître quelqu'un dans ces voitures.

Le lendemain, je flânai dans l'air léger du matin. J'attendais l'heure où s'ouvre le couvent Saint-Marc. La chaleur tombait du ciel ardent, combattait et chassait de petits souffles frais attardés, qui, dans la fuite, vous frôlaient furtivement le visage. En moi-même il y avait une guerre de lâchetés et de désirs. Tout me portait vers ce couvent: je mourais de ne plus voir Marie, et le délice de cette rencontre m'épouvantait. Une portion de moi se dérobait et détalait vers Ema, vers Fiesole ou Vallombreuse, où j'imaginais que, contemplant Florence de loin et y soupçonnant la présence de ce cher cœur qui y palpitait pour moi, je goûterais quelque plaisir inouï. Alors, ce serait demain, demain seulement que je l'approcherais!... Mais, arrivé à l'extrémité du Ponte-Vecchio qui m'éloignait, je revins sur mes pas. Décidément, je n'irais pas à Ema ce matin. Mais il me restait Fiesole, qui est du côté opposé. Je longeai les Offices; j'allai à la poste; je m'attardai sur la place de la Seigneurie. Un vol de pigeons s'abattant près de moi, devant la porte du Palais-Vieux, me redonna si vive l'impression de certaines minutes vénitiennes, que je sentis ma vue se troubler. Alors, il me revint que le tramway de Fiesole partait justement de la place Saint-Marc. J'irais donc jusque-là; je regarderais tout autour de moi; si je ne voyais personne, je prendrais ce tramway. Si je voyais, ah! si je voyais! Eh! du diable, si je savais ce que j'allais faire!

Je passai tout tremblant la petite porte du couvent. La lumière vive frappant les herbes et les rosiers du jardinet et, tout autour, les dalles du cloître, m'éblouit. J'avançais comme un aveugle ou un fou, osant à peine lever les yeux sur les quatre ou cinq fresques d'Angelico qui sont là, que j'avais chéries l'an passé et que je ne verrais pas aujourd'hui, je le sentais. Enfin, je pénétrai dans la petite salle du chapitre. C'est là que Fra Angelico peignit sa grande scène de la Passion. La fresque est là, occupant toute la muraille opposée à l'entrée; c'est une peinture divine par la candeur amoureuse. Il y a trois chaises placées devant cette merveille; je m'assis, me découvris malgré moi, et j'éprouvai là, tout à coup, le miracle d'une grande paix, d'un bain frais lavant mes malheureuses contusions d'amour. Pour la première fois depuis que j'aimais, je goûtais une minute de sérénité; je sentais une puissance infinie bénir mon cœur et mon tourment. Tout aime, tout pleure, tout caresse, tout est soulevé ici; et c'est un Dieu qui aime, qui pleure et qui caresse. Il n'y a point, nulle part, de plus douce volupté qu'entre ces quatre murs étroits d'un couvent de dominicains. Je désespérais de pouvoir regarder des peintures, mais ces peintures-là viennent à vous; ce sont des linges frais que l'on vous pose sur le front; ce sont des fleurs répandues, des baumes que l'on vous applique, des parfums que l'on vous donne à respirer.

Là, j'attendis Marie doucement; j'étais disposé à l'attendre des heures et des journées. Un peu de l'atmosphère qui l'entoure était là déjà: toutes les choses très amoureuses ont un peu même odeur. Il le faut, puisque ces figures me donnaient la paix, qui me serait venue de tenir mon amie dans mes bras. Jésus! ce beau Christ effilé, presque élégant, que le bon moine épris a voulu faire reposer sur la croix: non souffrir! Le sang n'a pas laissé beaucoup de traces sur ses membres frêles: l'idée de ce Jésus endolori était insupportable au peintre. Tant qu'il l'a pu, il l'a épargné toujours. Il l'aimait trop. La tête blonde, penchée vers la droite, contemple, les paupières closes pourtant, les vingt saints pieux qui sont là, et le demi-sourire fin de sa lèvre divine semble dire que ne fût-ce que pour ceux-là seulement il valait encore la peine de mourir.

Ses pâles cheveux lui baisent le front, toutes les lèvres des bons saints sont avides de le baiser, et l'on dirait que c'est de ses lèvres mêmes que le peintre a modelé le corps tendre de ce Dieu d'amour.

L'Angelico, grand artiste, n'aimait point la vue du sang qui souille l'harmonie du corps, et les contorsions des martyrs lui répugnaient également. Mais il atteignit le sublime de la douleur, la merveilleuse beauté de l'âme tristement éperdue, dans la figure de la Vierge. Nul excès, nulle grimace: à peine des pleurs! Elle n'est pas couchée, abattue, tordue: elle est debout; sa belle face, grave, aux lignes immobiles, endure le possible. Et tout l'amour humain, le voilà, dans cette Madeleine aux longs cheveux blonds, qui, tout d'une masse, se jette embrasser le sein de la Mère.

J'attendais Marie entre ces murs bénis, en face de ces tendresses célestes. Quel degré d'extase atteindrions-nous ici? Je pensais que nous finirions par défaillir, et nous sentirions la vie s'écouler de nous, comme le sang, déjà exténué, de ce Jésus, filant, en ruisselets invisibles, de ses veines rompues. Et ce serait fait, nous aurions touché notre ciel...

Je voudrais garder chaque minute de l'heure qui s'écoulait en cet endroit bienheureux: ma fièvre, mon attente, l'embrassement de ces peintures, la caresse de l'air délicat qui m'environnait, la chaleur du dehors exaltant les bords visibles des toits rouges et le vert du jardin du cloître, les mouches bourdonnantes, et le premier concert des cloches florentines; ce lieu de paix et de volupté!...