Ayant entendu des pas, je n'osai me retourner; je demeurai tapi sur ma chaise, frissonnant, et le dos tourné à la porte. On approcha; je me couvris les yeux, de la main, de peur de voir trop tôt, ou me pétrissant une sorte de masque d'indifférence, pour le cas infiniment probable où ce ne seraient que des étrangers. On fit le tour des cloîtres; on passa devant la porte de ma petite salle du chapitre; on hésita; on n'entra pas encore. C'étaient des pas menus et légers. Je me faisais une certitude que c'était Marie. Je sentais son émotion, son cœur qui, à elle aussi, battait violemment. Elle m'avait vu, à n'en pas douter; elle avait dû changer de couleur et de visage; sa mère avait pu s'en apercevoir; elle ne voulait pas dire à sa mère: «Entrons là»; elle attendait que celle-ci vint d'elle-même; elle tremblait qu'elle ne vint point, qu'elle voulût visiter le reste du couvent auparavant; et si elle venait, elle tremblait à cause de l'inévitable scène de la rencontre.
On entra. Je voulais tout saisir au seul bruit des pas: j'interprétais le moindre bruit. Il y eut des hésitations; on s'attardait derrière moi; le gravier craquait; on piétinait sur place. Je me commandais de ne pas tourner la tête, dans la crainte d'une déconvenue. Puis, j'eus peur que Marie n'osât point, que son impatience lui fît mal et qu'enfin ces dames s'en allassent; enfin mille puérilités. Je me retournai brusquement en m'imposant de faire quelque signe de surprise si j'apercevais Mme Vitellier. Je ne sais ce que je fis.
Mme Vitellier se trouva juste en face de moi. Sa figure était décomposée; elle m'avait reconnu dès auparavant que je me fusse retourné, et elle demeurait terrifiée des conséquences de son voyage. Je dus pâlir encore en l'apercevant. Je la saluai; je regardai simultanément Marie. Elle vint tout de suite me donner la main, si spontanément, si vite, que nous en éprouvâmes tous visiblement une secousse vers le cœur. Je voulus parler; ma voix s'étrangla; nos yeux à tous se mouillèrent et nous demeurâmes assez confus tous les trois.
Mme Vitellier, la première, fit émerger là-dessus quelques paroles de politesse touchant leur voyage et le mien; elle m'interrogea sur les travaux qui m'amenaient en Italie. La pauvre femme n'entendait point mes réponses. Elle était partagée entre la crainte, en m'accueillant, de trahir sa maison, et celle de briser son enfant chétive en me repoussant. Ma passion fut si forte que je négligeai de me gêner de ces ambiguïtés et ne vis plus que Marie anémiée un peu par la maladie, secouée par la minute qui venait de s'écouler. Je lui tendis une chaise, et je la baisai des yeux, longuement, éperdûment.
Elle était vêtue d'un costume de laine blanche tout unie, et elle avait deux roses à sa ceinture: son chapeau de paille, aussi blanc, aux bords larges garnis d'une dentelle retombante, portait également une rose naturelle.
—J'ai été fort malade, monsieur, dit-elle, et vous avez de la peine à me reconnaître... En outre, mon costume est bien grotesque auprès de ma mine de chiffon?...
—Vous êtes, lui dis-je, une de ces matinées où l'on frissonne encore de l'hiver passé, où il y a un peu de feu dans la cheminée, déjà des fleurs dans la jardinière et où l'on ouvre toutes grandes les fenêtres au premier printemps...
Elle sourit à l'évocation d'une de nos heures les plus chères, alors qu'elle m'était apparue chez moi dans sa toilette claire et parmi mes fleurs. Nous nous cueillîmes dans les yeux tout notre passé d'amour; puis, instinctivement, nous regardâmes par la porte ouverte le poudroiement de cette chaleur tombée des toits de briques sur l'herbe drue du jardin.
—Ah! fit-elle, Florence et ce soleil!...
—Et ce cloître, ajoutai-je, en me retournant vers la Passion de Jésus!...