—Oh! oui, oui! nous y reviendrons.

Ces dames montèrent en voiture et nous nous donnâmes rendez-vous l'après-midi aux Jardins Boboli. Je me promenai quelque temps comme un homme ivre dans le mouvement de midi sur la place du Dôme et dans la via Calzaioli.


L'âme amoureuse reçoit de ces jardins toscans une étreinte si forte qu'elle s'y débat, comme étouffée tout d'abord, et ne cherche qu'à se dégager et à prendre l'air. Je songe à nos parcs de France, à mes beaux jardins de Touraine élégants et fleuris: ce sont des badinages et des caresses légères; ce sont des rêves aimables, de douces songeries d'amour. Ici, c'est l'amour même!

Le sombre bloc énorme et dur du palais Pitti, à pénétrer en premier lieu; après quoi vous vous secouez les épaules, vous cherchez en vain des feuillages aériens ou les nuances de fleurs harmonieusement combinées. Mais il faut se laisser prendre par des allées de cyprès noirs et aigus, pareils à des glaives d'une parade funéraire. Nulle fantaisie, nul caprice: point de jeux ni de mignardises, ainsi que le royal Versailles en ménagea dans l'intervalle de ses grandes attitudes. Ne tentez pas de fuir par un passage dérobé, une contre-allée vagabonde. Les cyprès vous mènent, montez entre ces haies ténébreuses; vous n'êtes plus libre, et aussi bien vous éprouvez un charme vif à l'emprise de cette nouvelle angoisse. Quelque chose d'ardent et de fort vous conduit. Au-dessus de vous est l'éclat brûlant du ciel. De courtes échappées vous ont laissé entrevoir les bords lointains de la coupe florentine: des oasis! Vous ne les souhaitez déjà plus; vous avez senti l'amère jouissance de l'enserrement dans ces feuillages de nuit; vous voudriez avoir la peur de ces taillis implacables et épais, et que les allées se resserrassent et que vous fussiez à pousser un cri! Adorables jardins de passion; terribles et voluptueuses promenades!

Ce fut sur la petite esplanade qui fait la crête de la colline où sont plantés ces jardins, que je vis Marie m'attendre à côté de sa mère. Elles étaient assises sur un banc d'où la vue, par une trouée dans les arbres, s'étend sur la ville et au delà. A mon pas, Marie se leva et vint à moi, non de cette allure sautillante qu'elle prenait quelquefois, par un reste de gentillesse enfantine; mais on lui sentait le poids de tous ses membres heureux. Je remarquai pour la première fois, je ne sais comment, le mouvement aisé de sa taille. Je n'avais jamais vu jusqu'alors que la façon toujours charmante dont elle était vêtue et le don qu'elle avait de tourner en grâce le plus ordinaire de ses gestes. Mais tout cela n'était que des choses qui s'agrémentaient autour d'elle, pour ainsi dire, comme des arabesques: l'attrait vivant de sa personne demeurait lointain, quasi inaperçu. Je me sentis rougir légèrement en découvrant la souplesse si tiède qu'elle eut à seulement se lever du banc. Elle avait dormi depuis le matin, sa figure était toute reposée; le bonheur d'un seul jour faisait refleurir entièrement sa jeunesse. Elle me dit en me donnant la main:

—Eh bien! vous avez l'air intimidé!...

—C'est l'effet que ça me produit, à moi!...

—Ça?... quoi?

—Ça, vous voyez bien, dis-je. Nous nous regardâmes avec des yeux presque confus; et le mot de «bonheur» erra sur nos lèvres à l'un et à l'autre; nous n'osâmes pas le prononcer.