—Pourtant, c'est ainsi, et par un accord outrageant, que la plupart de nos contemporains et boulevardiers déséquilibrés, superficiels et sans culture, viennent s'adosser à ce fond florentin, qui est tout ordre, intelligence et rythme, et s'y déclarent en pamoison. Que dire des jeunes mariés qui accourent demander à ces dures murailles, à ces belles lignes sévères, à ces collines noires de cyprès et de lauriers ou à ces pâles pentes d'oliviers éteints, ou encore à ces tombeaux, l'initiation à la volupté de peluche qui les attend au retour? Ceux-là aussi ont confessé la minute harmonieuse! Ah! que la modiste doit rire en piquant ses chiquenaudes!

—Et nous! et nous! dit Marie, allez-vous aussi vous moquer de nous?

Ce rappel à nous-mêmes, dans le moment où l'énervement du bonheur me portait à la frivolité, par une pointe de griserie oublieuse, me redonna si vif le goût de la minute présente, que je ne pus tenir en place. Je me levai du banc où nous étions côte à côte, et je fis plusieurs pas de long en large sur la petite esplanade sablée qui était là. Je regardais tour à tour Marie et l'admirable développement du paysage florentin. Un pavement de toits rouges vieilli, hérissé de campaniles et de dômes; à gauche la pente vert sombre de Bellosguardo, les noires murailles de la ville; plus loin l'église du Carmine; le long ruban de l'Arno brillant sous le soleil; les verdures des Caccines; et un poudroiement de poussière argentée, sous le beau ciel, enveloppant au loin les villas et les collines et les arrière-collines échelonnées et pâlissantes jusqu'à d'imperceptibles pentes d'opale paresseuses.

—Et nous! et nous! répétai-je moi-même, après Marie, sans oser dire ce que je pensais de nous devant cette ville élégante et sévère où la lumière joue sur les marbres, où les marbres contiennent de discrètes merveilles et autour de quoi, parmi ces gris jardins d'olives, s'élèvent des villas heureuses toutes parfumées de roses. Et tout ce que j'avais à dire m'étouffait. Elle me comprit et fit d'elle-même cette remarque fine:

—Monsieur André, dit-elle, puisque vous voyez qu'avec la grâce et le je ne sais quoi de spirituel qu'ont toutes les choses ici, il y a un arrière-fonds de rudesse qui me fait peur et qui, à vous, je gage, doit vous râper les mains—je parle de la dure grisaille de la pierre et des arêtes tranchantes qu'ont les campaniles: celui du Palais Vieux, qui est si svelte, est terrible—voyez-vous aussi que tous ces petits trous carrés de fenêtres sont dénués de balcons? Les balcons adoucissent la rigueur des murailles, n'est-ce pas? on y sent toujours l'accoudement possible, le baiser à l'air du soir, un peu de rêverie, de confidence du dedans avec le dehors, que sais-je? enfin de l'aise humaine dont sont privées les maisons d'ici.

—Oui, oui! fis-je, la vie est enclose ici en quelque chose d'âpre et de rude: cela semble bien le pays des Grâces et des Amours; mais les Grâces et les Amours blessés dans le chemin étroit où leur belle nonchalance s'épandait, gardent au fond des yeux et dans leur énigmatique sourire la trace de la douleur bien-aimée qui donne tant de saveur à la vie!... Il faut aimer ces pierres dures, ces lignes impitoyables, et ces tranchants des campaniles...

C'est ainsi que nous tâchions d'exprimer notre cœur à mots demi-couverts dont Mme Vitellier pouvait demeurer incertaine de bien saisir le sens. La chère femme assurément ne nous comprenait pas tout à fait, mais son instinct lui découvrait que nous parlions d'amour. Elle hésitait à nous laisser verser ces gouttelettes brûlantes par quoi nous nous exaltions peu à peu. Mais d'un autre côté, notre bonheur la rendait bienheureuse. Elle cherchait un compromis; elle eût donné beaucoup pour être autorisée à nous permettre de parler. A défaut de cela, je pensai qu'elle se contenterait peut-être de ne pas nous entendre. Nous nous éloignâmes doucement, Marie me donnant le bras: nous n'avions pas l'air de nous en aller.

Du haut des jardins Boboli, une longue allée descend en ligne droite et en pente rapide au bassin de l'Ilôt qui contient l'Océan, le magnifique marbre de Jean Bologne. Cette allée est bordée de statues, et de cyprès si hauts qu'elle est sombre et semble couverte. Tout au bout, le Jean Bologne apparaît comme une lumière. Nous ne pûmes résister au désir de nous oublier dans cette allée, dès que nous y fûmes engagés. Nous croyions que c'était là que nous allions tout nous dire; nous faisions seulement: «ha!»... «ha!» entre nos baisers. Elle me dit exactement le nombre des jours qui s'étaient écoulés depuis le baiser qui avait précédé ceux-là. Ce n'était pas par journées que je mesurais ces intervalles pénibles; néanmoins cette petite chose me fit un grand plaisir. Pendant ce temps, avec ma superstition ordinaire, sans doute bien sotte et puérile, je me fixais là-bas cette belle et blanche statue comme le terme du bonheur. Et je me disais: si nous l'atteignons, Marie et moi, ainsi unis et sans encombre, c'est que pareillement nous sommes destinés à atteindre la suprême félicité. Je n'osai lui confier cet enfantillage. J'étais partagé entre le désir d'arriver vite à ce but fatidique avant que Mme Vitellier ne nous appelât, par exemple, ou bien qu'il ne survînt quelque raison imprévue d'interrompre notre chemin, et le désir plus raisonnable de prolonger ces minutes délicieuses. Marie était suspendue à mon bras et radieuse. Enfin, quand elle put formuler quelques paroles suivies, elle me dit:

—Ah! André, maintenant tout ira bien, j'en suis sûre: l'événement d'aujourd'hui est si important!...

—Nous pensions à la même chose!