—Il parait, dit Marie, qu'il y a là haut des petites salles très belles?
—Oh, dis-je, le peintre angélique qui vécut ici a tracé sur ces murs le plus sublime poème d'amour qu'aucun être humain ait conçu. Je cherche en vain, dans les littératures, pareille force, constance et intensité de passion exprimée avec autant de bonheur et de simplicité.
—D'amour divin! souligna Mme Vitellier qui demeurait accrochée à ce mot inquiétant.
—Divin, madame, assurément! car je crois que rien ne fut plus éloigné de la naïve pensée du bon frère Giovanni que le souci des passions terrestres. Il évita même, par modestie chrétienne, de jamais faire poser un modèle dévêtu, ce qui est, pour un temps proche de celui où le Ghirlandajo, son confrère, mettait les dames de Florence toutes nues dans les églises, la marque de beaucoup de délicatesse. Toutefois, l'insigne grâce divine qu'il reçut, ce fut, croyant ne peindre que de dévotes images, d'y exprimer par une intuition merveilleuse tout ce que la tendresse humaine peut enfanter d'élans adorables... Accordez-moi qu'il eut une mère qui, sans doute, mourut à la peine que son enfance avait réclamée, ou bien qu'il connut quelqu'une de ses jeunes sœurs, pudique et rougissante parce qu'elle était, comme on dit ici si joliment, invaghita d'amore!... Car, autrement, continuai-je, comment expliquer qu'un pauvre reclus ait eu l'idée de peindre ceci, dont il n'y a point de parole humaine qui soit capable de rendre le tendre charme et la fraîche subtilité?
Nous étions parvenus au haut d'un étroit escalier de bois, et je désignais la première des Annonciations que le pieux moine a traitées dans ce couloir. Je n'essayai point de la décrire; ces dames regardaient, Marie comprenait. La Vierge y était représentée si jeune, si timide, si parfait symbole de candeur immaculée, que l'ange, ému de ce que sa céleste mission contient de troublant pour tant de fragilité, rougit lui-même, et semble hésiter à parler. Ah! grand Dieu! cette fleur qui reçoit le premier rayon du soleil, ce cœur puéril qui bat; cette divine attention du messager du ciel porteur d'une si écrasante nouvelle! tant de frêleur et tant d'immensité!
—Ce n'est que le commencement, dis-je à Marie. Préparons-nous à faire ici le pèlerinage qui convient à notre amour. Il n'y a qu'amour le long de ces murs; ils sont tout moites ou tout brûlants, comme vous le verrez. En nul endroit du monde, on n'a aimé mieux qu'ici. Une âme a passé là, assez embrasée pour ravir en sympathie tous les amants qui frôleront ces plâtres. Jésus lui fut son univers, lui tint lieu du soleil, de la mer, de l'attrait des belles eaux qui passent, des nuits poétiques; et du sourire de l'aimée. Songez au parfum d'une telle vie enclose! Il appelait Jésus à toute heure; il l'adorait dans son âme; il l'évoquait de son pinceau; il voyait naître sous sa main son auguste figure. Il s'enivrait de ce que cette figure venait souriante, et il s'enivrait encore des larmes amères qu'il lui voyait répandre. Il s'enivrait de peindre sur tous les visages l'adoration de cette figure! Oui, oui, il l'a aimé et adoré dans chaque visage qu'il a tracé; autant de fois qu'il a formé un trait, il s'est réjoui de créer un adorateur à Jésus! Quelle vie!
Nous étions arrêtés maintenant devant une seconde Annonciation, et le chemin parcouru de l'une à l'autre par l'âme du peintre se retraçait en nous-mêmes par la vertu d'une expression simple et claire, par cette contagion éminemment prompte dont sont doués tous les sentiments d'une grande sincérité.
Ce qui nous touchait le plus, c'était, après la gêne de la première entrevue céleste, la douce chaleur naissante et l'aise charmante de l'entretien familier que l'on voyait ici entre l'Ange et Marie. Oui, l'on eût dit une seconde visite, où la confidence la plus lourde prenait le tour gracieux d'un agréable épanchement. Les traces de la confusion disparues, ce n'est plus que le bonheur de parler du cher sujet d'épouvante. La jeune Vierge à demi courbée, écoute, respectueuse et ravie; l'ange est bénévole et sourit, et l'on croit surprendre à ses lèvres le nom de l'Être immense et bien-aimé qui va remplir ce cloître et diviniser ces murs. Jamais Jésus ne fut plus présent qu'en cette scène où il n'apparaît point, mais où le murmure de lèvres d'ange et le frémissement d'une vierge annoncent l'enchantement que sa personne va causer. Ce ne sera ni le dieu des petits, ni le dieu de douleur, ni le juge; sera-ce même le dieu d'amour? C'est l'amour!
J'entraînai Marie dans les cellules où le frère Giovanni a peint la suite de la vie du Sauveur. Ce sont de petites cases désertes et toutes nues: une fenêtre, une fresque, une chaise; à peine l'espace de se retourner, mais de quoi subir la plus belle émotion du monde. Il y en a une trentaine ainsi. Mme Vitellier eut tôt fait de trouver toutes ces cellules pareilles et, s'asseyant dans l'une d'elles, elle nous laissa libres de continuer notre visite.
Marie appuyée à mon bras, nos têtes rapprochées, j'abritais nos yeux de l'éclat du jour en faisant un écran de mon chapeau de paille. Nous recevions en nous, sans oser parler, la piété de ces peintures. De temps en temps, Marie poussait de petits «ah!»... «ah! mon Dieu!»... «ah! mon ami!»