Jésus était représenté dans chaque cellule, afin que chaque moine vécût de Lui. Et à force de suivre la variété des scènes où la sublimité de sa personne intervenait, il semblait qu'autour d'elle l'atmosphère d'adoration devint vibrante, palpitante, gagnât, emplît la cellule et nous soulevât. Lui! Lui! toujours Lui! toujours plus beau, plus caressé, plus aimé! Le bon peintre ne le voulait qu'heureux, magnifique, resplendissant, environné de tendresses et d'admirations. Aussi dans les inévitables épisodes douloureux, quel affairement! quelle préoccupation! quel malaise! quelle fièvre! et avec quel soin il arrive à faire resplendir si divinement sa face bafouée, souillée de crachats et d'injures, que, dans l'impression totale de la peinture, c'est l'image d'un dieu souverain qui ressort, et nullement celle d'une victime.

—C'est nous, dit Marie, notre cœur, notre amour!... Voilà le livre, souvenez-vous? le livre que vous eussiez voulu m'envoyer un jour!...

—Oui, ma chérie! oui, mon âme! dis-je en pressant son bras.

Je sentis que je ne pouvais plus parler, quelque chose me comblait à m'étouffer. Qui n'a jamais, en rêve, vu se dérouler les plus doux moments de sa vie sous la forme d'images sensibles, et qui ne s'est réveillé les yeux humides et le cœur bouleversé à l'évocation soudaine de la trace qu'a laissée en nous la minute où nous crûmes toucher le ciel! Nous autres, nous passions là devant les symboles parfaits de notre passion; c'était de la façon dont ce Jésus est aimé là, que nous nous étions aimés, nous aimions encore, nous haussant l'un et l'autre, grâce à la séparation prolongée, aux courtes entrevues exaltées, jusqu'à je ne sais quel ciel, quel trône élevé au-dessus du commun des hommes. Nous reconnaissions dans des gestes, dans des agenouillements, dans des défaillances de Disciples, de Madeleines, de saintes femmes, telles et telles de nos attitudes ordinaires. Et ce frêle Jésus, sublime et charmant, pur et condamné: notre lien, notre beau, notre cher lien d'amour!

Nous venions de Le voir mettre au tombeau, et la fresque suivante, où sont les saintes femmes Le cherchant en vain sous la pierre soulevée, nous avait émerveillés par la connaissance qu'eut du cœur humain le génial reclus qui peignit ces murailles. L'une des femmes se fait un abat-jour de la main pour s'assurer, en examinant l'intérieur du tombeau, du prodige accompli. Une autre fait signe qu'elle ne peut en croire l'ange annonçant qu'il est ressuscité. Une troisième, au contraire, reçoit la nouvelle avec une joie et une confiance parfaites. Mais celle qui est en bas, sur la gauche, sourit avec malignité, non qu'elle soit incrédule, non; mais remplie de foi, elle savait qu'Il était bien capable de cela, elle sait qu'Il en fera bien d'autres!

—Voilà, dis-je à Marie, le trait de génie; voilà l'adorable naïveté du primitif, naïveté qui n'est que l'observation scrupuleuse ou la sorte d'intuition sûre, ordinaire aux âmes non corrompues.

Voilà qui est loin des imbéciles simagrées que l'on prête aujourd'hui à ces bonshommes simples, chez qui le merveilleux ne fut que la conscience honnête, que l'amour de la vérité... Le divin, mon amour, c'est d'être soi-même, c'est d'être capable d'un sentiment spontané! c'est de s'atteindre soi, sous la couche inextricable des éléments étrangers qui nous embarrassent... Nous ne valons, toi, moi, ma bien-aimée, que par l'affirmation que nous faisons de nous-mêmes, en dépit de tout! Contre ton monde, contre le monde entier, contre ton éducation, contre ton avenir, peut-être, ma Marie, tu m'as aimé, tu m'aimes: tu t'es grandie autant au-dessus de toutes tes pareilles, que ce Jésus s'élève au-dessus de son entourage ou que ce frère Angélico s'élève au-dessus de tous les peintres!

—Que nous sommes bien ici! dit Marie. Et je l'adorai de ne pas chercher à dire autre chose.

Mais la fresque que nous aperçûmes en pénétrant dans une dernière, cellule, faillit nous arracher le cœur. Je ne sais encore, à l'heure qu'il est, si le mérite de cette œuvre ne fut pas exalté alors par l'atmosphère suréchauffée que nous portions avec nous durant ce pèlerinage d'amour; mais il nous sembla certainement à l'un et à l'autre que cette image résumait et portait au comble toute la sainte ardeur éparse dans ce couvent extraordinaire. Ah! cela est indicible! Jésus est descendu aux lymbes. On L'y attend depuis les temps. Ah! que l'on se figure ce qu'est attendre ce Jésus! Toute la beauté, toute la bonté, toute l'âme qui se fond en béatitude! la caresse, le baiser, toute la volupté, c'est Jésus! des malheureux sont entassés sous des voûtes pesantes et sombres, et les siècles passent. Or, tout à coup... Le voilà!... Lui! Lui!

Il ne se fait pas précéder, n'a pas fait annoncer sa venue. Il entre, splendide et prompt comme un soleil, ayant brisé la porte. Ah! quelle entrée royale et divine, majestueuse et plus grande que tous les triomphes! Et il est tout seul, vêtu de blanc, ses grands cheveux blonds sur les épaules, son long nez droit, sa main étendue; il marche à grands pas pressés; le vent soulève ses plis: c'est un printemps, une allégresse, le jour lui-même, un enthousiasme divin qui pénètre par cette brèche ouverte dans les rochers! C'est Lui! Lui! comprenez-vous: Lui, l'Ineffable, le Désiré sublime! l'Amour! Lui! Il a toute conscience de l'immensité de sa personne et de son acte; ce n'est pas le Jésus grincheux, rechignant, souffreteux, grimaçant; c'est le Seigneur magnifique, plein de l'ivresse de son sacrifice accompli, le porteur de la bonne nouvelle. On l'entend; il dit: «C'est moi!» Il est simple et fier. Et du fond de la caverne illuminée de sa présence, voici les justes accourir, nullement étonnés et plus admirables par cette foi séculaire!