Là, il nous fut impossible de nous contenir: nous fûmes littéralement soulevés, empoignés par la seule impression du colossal désir, de l'immesurable amour que cette figure incarnait. Je vois encore ma pauvre Marie qui s'était assise, en entrant, sur la chaise de bois, se lever et me prendre la main. Simultanément, nous exprimâmes la même pensée:
—Entends-tu... L'entends-tu dire: «C'est Moi! c'est Moi!» dans le vent que produit son entrée rapide?
Nous prononcions: «C'est Moi! c'est Moi!» avec emphase; nous ne pouvions faire autrement, cherchant à rendre la grandeur de ce Moi divin que l'on sentait, mais sentait, comprenez-vous? comme si nous eussions nous-mêmes été ébranlés par l'air qu'il déplaçait en marchant.
Nous fûmes suffoqués, les larmes nous jaillirent; malgré les va-et-vient du corridor, nous ne fîmes pas un effort pour nous contraindre; les bras autour du cou, enlacés complètement, sans autre conscience que celle de l'ivresse de pleurer, nous demeurâmes là je ne sais combien de temps.
Ce fut Mme Vitellier qui nous rappela à la vie, en nous touchant doucement du doigt.
Nous étions trop profondément éperdus pour qu'il nous restât la force de nous émouvoir de cette circonstance singulière; l'idée même de la scène dont Mme Vitellier avait été témoin ne nous alarma point. Nous n'avions pas eu l'intention de nous cacher; à la vérité, la présence de Mme Vitellier nous eût peut-être retenus de nous laisser impressionner à ce point; mais, à supposer que cela cependant se fût produit, nous nous serions certainement embrassés devant elle. Notre mouvement fut de lui tendre la main; puis Marie passa de mon cou à celui de sa mère. Celle-ci levait les yeux au ciel, dans l'attitude d'une grande résignation, ainsi qu'elle l'avait fait la veille, lors de notre rencontre dans notre petite salle du Chapitre; toutefois la raison de se résigner était plus forte aujourd'hui qu'hier. J'entrevis que le sentiment de la responsabilité immense qu'elle assumait se livrait avec son bon cœur à une lutte si tumultueuse que la pauvre femme en était écrasée littéralement. Je lui avançai promptement la chaise unique que Marie avait occupée. Elle s'y affaissa. Marie avait des sels; elle les tira d'un petit étui de cuir dont je remarquai l'élégance. Elle dit, inconsciemment en portant le flacon aux narines de Mme Vitellier. «Heureusement que j'en porte toujours sur moi depuis que j'ai été malade à la campagne.» Je pâlis tout à coup. L'idée que cette boîte de sels était un présent de M. Arrigand se présentait à moi soudainement et comme irréfutable. Pour la première fois depuis mon arrivée à Florence, je repensai aux diverses circonstances de ces six semaines mortelles passées par Marie à la campagne. Je revis la promenade après la pluie, sur la route, la faiblesse subite de Marie, la brouette du cantonnier, enfin le providentiel M. Arrigand et ses sels. Toute l'ivresse de notre matinée s'écoulait au seul soupçon que Marie portait sur elle un présent de cet homme, que quelque chose venant de lui ne lui répugnait pas, et cela, grand Dieu! dans le moment même que j'étais en train, moi, de prendre la place de cet homme dans l'esprit de cette malheureuse mère à demi évanouie!
Je ne savais seulement pas si, réellement, cet étui était un cadeau. Hélas! Marie ne tarda pas à confirmer mon soupçon. Elle avait aperçu mon trouble, tout en secourant sa mère; elle vit mes yeux stupides attachés à ce maudit flacon.
—Ah! c'est cela, dit-elle. Eh bien! mon ami, je vous croyais au-dessus de ces sottises!
Première parole amère! et que j'ai cent fois méritée! Elle était entrée comme un poison par la plus fine des piqûres; elle coulait dans mes veines; elle faisait son chemin. Longtemps après, quoique apaisé, revenu de ce moment de susceptibilité imbécile, je la sentais sous mille formes atténuées, me parcourir, oh! anodine, acclimatée en mon sang, à ma température! mais je la sentais, elle était là, je la portais, des nuances coloraient ma vision, que j'ignorais la veille...
D'ailleurs il ne fut plus question de cela, du moins en tant que sujet d'amertume entre nous. Mme Vitellier revenue à elle, l'émotion de sa santé remplaça heureusement le souvenir de l'émotion, qui avait ébranlé sa santé, et nous pûmes même poursuivre la visite du couvent de Saint-Marc par la cellule de Savonarole.