Midi.

«Ta tête adorée à la fenêtre, ma chère chérie! ta tête tout inclinée d'inquiétude et de mélancolie! Ah! saurais-je jamais te dire ce que je ressens de te voir ainsi, et toute troublée encore d'une matinée si émouvante! Quoi qu'il arrive, je pressens en moi la marque éternelle de la vision que j'ai de toi en ce moment-ci. Comme toutes les fois que je te vois, je ne puis me garantir d'un certain effroi, qui est de sentir écouler une minute essentielle de ma vie. As-tu senti, toi, dis, as-tu senti de ces instants courir, où l'on se dit: «Goûte! goûte! cela passe, hélas! cela est passé!» Cette petite forme qui est là-bas accoudée, qui d'un moment à l'autre peut disparaître, que je ne verrai plus peut-être jamais là, c'est la forme sous laquelle me devait apparaître l'enchantement de la terre. Oh! si tu savais comme j'ai dans les yeux et dans le cœur la ligne que forment les cheveux que ta main a noués, celle de ton front et de ton visage penché sur la vieille Florence... Et voici! on t'a appelée, te voilà disparue! chère image! ô ma bien-aimée!

«Ne trouves-tu pas que quelque chose semble nous être descendu du cerveau dans le cœur? Et c'est pourquoi tu as pu me trouver ce matin si puéril et si sot, si méchant même, n'est-ce pas? oui, mais meilleur. M'as-tu compris? Non? Je l'espère presque, car il y aurait chance que tu fusses dans le même état que moi; nous commencerions à devenir très aveugles et très bêtes, nous nous ferions beaucoup de peine et nous pourrions être très heureux.

«Pourtant, si tu étais ainsi, tu ne m'aurais pas fait ton triste adieu de ce matin: «Mon «pauvre ami, où vous ai-je entraîné?» Où donc suis-je entraîné? A toi, vers toi. Je ne pense pas à autre chose. C'est peut-être de quoi tu me blâmes? Mais alors, c'est que tu as gardé ta pensée, ton jugement, ton intelligence! Tu n'es pas aussi bête que moi! Alors tu ne m'aimes point!

«Je vais te voir, dans un instant je serai à côté de toi, je toucherai ta main... J'ai peur de te voir, une peur d'enfant, une peur du bonheur aussi, et encore, encore aussi une peur d'amant. J'ai peur de me précipiter sur ta bouche. Ah! je t'aime, vois-tu, je t'aime toute; je brûle d'un baiser imaginaire, fantastique de tout toi! Je veux que nous montions ce soir là-haut, sur ces collines parfumées, et t'entendre me dire des choses qui me brûlent, qui me consument lentement, qui me tuent. Je suis bête, bête, comme tu vois...»

Midi.

«O mon André, je ferais peut-être mieux d'attendre avant que de vous écrire, tant je suis suffoquée et tant les choses que je pourrais vous dire se ressentiront du trouble où je suis! Mais je ne peux pas attendre, il faut que je vous parle immédiatement, il faut que vous m'entendiez pour me faire grâce à jamais d'un regard comme celui de ce matin dans cette maudite cellule de Savonarole. Allez, je ne m'y trompe pas! Je ne sais si vous me voyez bien clairement, vous, quand vous me regardez de la sorte, et j'en doute!... Mais si vous saviez, vous, comme vous vous laissez voir!

«J'aurais commis la plus grande lâcheté, la pire vilenie, la plus basse trahison; je me serais conduite comme une de ces femmes dont on ne prononce pas le nom, André, que vous ne m'auriez pas traitée avec un plus accablant mépris que celui dont vous m'avez abîmée dans votre regard. Je tremble encore en y pensant, mon André, parce que, vivant en vous, peu m'importe ce que fut ma conduite en réalité, mais la couleur sous laquelle elle vous peut apparaître. De plus, je ne vous juge point comme les autres hommes, et il se peut bien que ce qui serait insignifiant à leurs yeux, soit aux vôtres un très gros péché. Alors je ne sais plus, vraiment, la valeur de ce que j'ai fait. Je repasse dans ma mémoire, avec terreur, des mots que vous m'avez prononcés autrefois ou écrits, comme celui-ci, du premier temps, mon ami: «Ah! ma chérie bien-aimée—ce sont vos propres, termes,—«j'avais tant besoin «d'un grand et haut amour!...» Ne m'étais-je pas imaginée que je le comblais, moi, ce haut et grand amour dont j'ignorais les limites! Et cet autre mot, un jour dans un affreux mouvement d'amertume: «Il n'y a rien, rien qui vaille!» C'était à Versailles, mon cher amour, lors de la plus grande imprudence que j'aie commise, et vous déchirâtes de votre canne de pauvres petites fleurs qui étaient là, dans l'herbe; je les regardai un instant penchées sur le côté, en me demandant avec effroi à quelles hauteurs montaient vos beaux désirs pour avoir de si vifs mépris. Depuis, j'ai bien douté de moi, bien désespéré de vous satisfaire, et souvent, quand vous me parlez, j'éprouve un malaise—que je viens à aimer il est vrai—en pensant que peut-être vous retenez sur vos lèvres de pareilles expressions de dédain vis-à-vis de ce que je vous donne et que vous trouvez certainement rampant et vulgaire. Je vous ai fait si grand à mes yeux que je ne m'étonne pas que vous me jugiez si pauvre et si mesquine. Je me fais souvent l'effet d'être un enfant sur qui son maître aurait levé la main, pour des raisons supérieures, dans le moment même que le petit accourait l'embrasser. Cela ne me va pas encore trop mal; mais aujourd'hui, je me sens aussi humiliée que si vous aviez pris un bâton et m'en aviez frappée. Non! je ne croyais pas tout de même avoir mérité tant de dureté. Ah! j'ai vu tout votre regard, allez, jusqu'au fond!... «Il n'y a rien, rien qui «vaille!» Niez donc que vous ayiez pensé cette chose, la plus affreuse du monde! Et vous avez, une minute durant, descendu mes pauvres tendresses pour vous, au niveau, j'en suis sûre, de ce que vous connaissez de plus bas. Ne dites pas le contraire, j'ai vu aussi vos lèvres à cet instant: vous auriez craché! Oh! allez, j'ai honte, honte de moi, parce que vous devez avoir raison, parce qu'il faut bien que vous ayez raison: je n'imagine pas que vous ayez pu m'aplatir ainsi que vous l'avez fait sans y être poussé par la cause la plus grave. Vous n'avez pas pu ne pas mesurer la douleur que vous me causiez et je pense que vous l'avez voulue en proportion de ma faute! Ah! grand Dieu! mais quelles singulières pensées avez-vous donc de nous autres, misérables femmes! Quelle idée croyez-vous donc qui ait pu être liée par moi à la présence de ce malheureux flacon de sels dans ma poche?

Après ce que je vous donne à vous, de mon cœur, de mon âme, de toute ma personne, que peut-il donc me rester à donner à un autre? Mais j'aimerais mieux vous voir jaloux que méprisant et c'est méprisant que vous êtes! Ah! pourquoi? pourquoi?

«Tenez! je me souviens de la parole la plus dure que vous m'aviez dite jamais: «Ne sois pas si tu veux, en réalité, ce que je rêve; mais sois bonne à mon rêve!...» Moi qui ai été une petite orgueilleuse, fallut-il que je vous aimasse, ô mon ami, pour vous aimer encore plus vivement lorsque vous m'avez pressée contre vous, toute en lambeaux que j'étais, après vous avoir entendu! J'étais bonne à votre rêve alors! Mais aujourd'hui, n'ai-je pas cessé d'être même cela? Ah! mon Dieu! Ah! mon André! faut-il que je t'aime encore, pour ne pas te dire ce qu'il me brûle de te dire: que je ne veux pas être bonne à ton rêve, que je crois valoir mieux qu'à remplir ce rôle de servante; que je veux, à défaut d'être ton rêve même, recueillir directement ton amour, moi, moi, pour moi-même, tout indigne que je suis! que je ne veux plus être cette chose fausse qui soutient une passion dont je commence à être jalouse, à la fin: oui, ton rêve, ton maudit rêve, j'en suis jalouse, je l'exècre, je veux que tu m'aimes moi, rien que moi, pour moi!—Mais non, non, mon chéri, mon cher amour, je ne t'ai pas dit cela, je reste ce que tu me fais, ce que tu veux bien que je sois, trop heureuse d'être quelque chose par toi, oh! je t'aime, je t'aime.