L'orgue de Saint-Sébastien est clos de volets que le Véronèse a peints sur leur double face. Quand les volets sont rabattus, ce qui était le cas, on y voit la Purification de la Vierge. Ayant quitté le chœur, je vins me camper, les bras croisés, en face de cet orgue caressé des dernières lueurs du jour. Bien qu'extrêmement agité, je ne m'inquiétais plus; comme il arrive après les décisions prises. Je n'avais même pas le souci de chercher le moyen par quoi j'allais pénétrer dans le petit groupe. Il me suffisait de me dire: je veux y pénétrer.

Les dames ne manquèrent pas de venir s'écarquiller les yeux devant les volets. J'aurais pu m'écarter doucement pour leur céder la meilleure place; exécuter quelques courbettes et salutations; et notre qualité de compatriotes m'autorisait à dire: «Mesdames, il fait bien sombre...» Ainsi, j'eusse gagné peut-être les dames âgées. Mais je demeurai immobile jusqu'au manque de politesse, absorbé par le combat de la nuit contre l'éclat de ces couleurs qui sont comme un soleil terrestre. Je fus frôlé plusieurs fois, dans l'empressement de ces dames à distinguer des peintures que, sans doute, elles ne reverraient plus. La jeune fille elle-même me toucha.

Elle venait de découvrir dans le guide que les volets s'ouvraient et montraient une Piscine probatique. Aussitôt elle avisa de loin la vieille femme qui tenait la porte de l'église et lui demanda si l'on ne pouvait ouvrir les volets. La vieille qui n'entendait pas le français demeurait insensible.

Alors je sentis la douceur inouïe de traduire les paroles et le désir de la jeune fille. Je me refuse à dire la sorte de plaisir que j'y éprouvai, au sortir de mes secousses et de ma contraction dernière. Je ne sais si ma voix réfléta mon bonheur. Je crois à la vertu communicative des sons, beaucoup plus qu'à celle du sens propre des mots. Maintenant, par cette simple phrase italienne qui signifiait à une vieille femme de vouloir ouvrir des volets, il me semble que je dévoilais alors toute la secrète puissance d'amour que je sentais sourdre au fond de moi et qui m'étouffait. Ce n'était plus du tout la sorte d'émotion qui m'eût fait trembler la voix, quelques minutes auparavant, si j'eusse parlé, par exemple, dans le chœur. C'était un prodigieux bien-être, une aise tiède et bienheureuse: le goût délicat de ses paroles dans ma bouche. Mais ce fut une joie si minutieuse et si intimement tendre qu'il est bien possible que rien n'en ait transpercé.

Et, retraduisant ensuite la réponse de la vieille, je m'émerveillais de parler en face à ce visage aux yeux gris, enveloppé de foulards qui, par la suspension légère de ses sourcils manifestait plus de surprise de la façon que lui venait la réponse que d'intérêt à la réponse elle-même.

—Cette femme dit, mademoiselle, que le sacristain seul a les clefs, et qu'il n'est pas là pour le moment.

On eut le temps de recevoir la résonance sourde de mes paroles dans l'édifice avant que ne se détendît l'arc de ses sourcils. Enfin elle fit:

—Ah!... et, n'est-ce pas, monsieur, c'est bien dommage?

Nous causâmes le plus tranquillement du monde. Je lui dis ce qu'était la Piscine probatique. Toutes ces dames poussaient de petits «ah!» à chaque terme de beauté que j'employais, en parlant de l'admirable Maître. Cependant j'étais certain qu'écoutant un nouveau venu discourir, elles savaient déjà la couleur de mes yeux et de ma cravate et si j'avais soin de mes dents, mais nullement ce que je leur disais. A un moment, je leur fis observer que nous étions sur la dalle qui couvre le corps du grand homme. Elles se retirèrent toutes pieusement, et il y eut quelques secondes de silence. Elles étaient très sincères et voulaient être émues des choses anciennes bien que les femmes ne soient guère touchées que par le présent.

Rien n'égalait l'aisance de nos propos quand nous sortîmes de Saint-Sébastien. Ces dames émirent le vœu de retrouver sur leur chemin un cicerone si éclairé, me demandèrent si j'étais ici pour quelque temps encore ou si je ne faisais que commencer mon séjour.