—Il est étonnant ajouta gracieusement la jeune fille, que nous ne vous ayons point aperçu jusqu'ici.

Pouvait-on être plus aimable et plus généreux?


J'appris qu'elle avait nom Marie. Elle était la fille d'un des principaux banquiers de Paris, nommé M. Vitellier. On la faisait voyager pour compléter son éducation artistique, car elle peignait à l'aquarelle. Mais elle avait très réellement du goût. Elle s'efforçait de penser et de juger par elle-même. Comme elle y avait beaucoup de difficulté, ayant été élevée comme les autres jeunes filles, il se livrait en elle de perpétuels combats qui étaient de l'effet le plus charmant. Tout ce qu'elle abordait lui apparaissait, au premier coup d'œil, sous la couleur dont on lui avait appris à revêtir les choses, mais avec une sorte de réserve hésitante; puis elle faisait la grimace: «Ce n'est pas ça!»; enfin, elle se cherchait, et si on la devinait, si on allait au-devant de sa pensée encore peureuse, elle était dans une joie, elle vous aurait embrassé. Elle avait la sensibilité d'une feuille au vent; elle allait, venait, était ballottée perpétuellement, sous le coup de mille influences inapparentes qui eussent laissé tout calme hormis elle. Mais cette mobilité n'interrompait pas la continuité de sa grâce. Elle ressemblait à ces fleurs fragiles dont l'air agite les tendres pétales jusqu'à menacer d'en briser l'harmonie toujours renaissante sous les poussées les plus diverses.

Je sautais de l'ivresse à des désespoirs accablants. J'arrivais de promenades où la vie, côte à côte avec elle, m'apparaissait légère comme la lumière, et mes soirées étaient noires et lourdes, mes nuits coupées de brusques réveils avec cette angoisse toujours: «c'est fini! c'est fini! je ne la verrai plus...»

Ce cauchemar en venait à empiéter sur le jour; je l'éprouvais même tout à coup en face d'elle, sur les quais ou dans la gondole, et j'avais des mouvements nerveux qu'elle remarquait parfois.

—Qu'avez-vous? me dit-elle un jour.

—Mais rien! lui répondis-je.

Il m'avait semblé que je n'étais plus là, que je rêvais seulement à ces lagunes, à cette lumière, à cette présence... Je serrais le bord de la gondole pour me faire mal avec la réalité, m'affirmer le véritable moment, l'heure bienheureuse qui s'écoulait. Elle me vit et me dit sérieusement:

—Oh! vous êtes fort!