—Je t'aime! je t'aime! lui répétai-je.

Le son de ma voix m'effraya. La chère enfant fermait doucement les yeux en se reposant sur l'assurance de mon amour. Comment n'était-elle pas inquiétée par le ton de mes «je t'aime! je t'aime!» qui me revenaient à moi comme s'ils eussent été prononcés ici par un étranger. N'étais-je donc pas sincère? Si, si! je le croyais absolument. Mais, me disais-je, c'est que j'aurai eu quelque préoccupation en prononçant ces mots, et j'aurai mal pensé à mon amour durant que je l'affirmais; cette distraction a suffi à modifier la tonalité de ma voix. Je baisai le front, les yeux et les lèvres de Marie avec une exaltation fiévreuse. Il était très apparent que je voulais concentrer toute mon attention sur ceci: je l'aime! je l'aime. Elle ne pensait qu'à cela; que ne faisais-je comme elle!

J'étais assis dans un grand fauteuil; j'avais Marie sur mes genoux. Je coupai le silence par cette autre affirmation dont j'avais sans doute aussi besoin:

—Je t'ai! ma Marie, je t'ai!

Et je la serrais fortement, en signifiant ma possession. Elle ouvrit les yeux; elle eut un imperceptible mouvement d'effarouchement, mais aussitôt fondu dans un doux sourire de confiance; elle referma les yeux: elle était bien à moi.

La réalité m'anéantissait. Je voulais m'exalter par le résultat inouï des événements, et je n'aboutissais qu'à m'extérioriser de moi-même et à me contempler à distance, là, avec le fardeau adorable que je portais dans les bras. Avoir Marie, après tant d'heures de désir et d'absence! Avoir cet être dont la seule vue m'avait tant de fois mis sur le point de défaillir et que j'avais cru intangible, comme un ciel! Les souvenirs, confus et pressés de tant de mois d'affolement, venaient heurter leur troupe affamée contre cet instant qui les devait combler. J'en sentais le heurt violent, le choc décisif, et je me méprisais pour considérer tout ceci et ne pas m'abandonner simplement, à l'exemple de cette jeune fille en qui la tragédie, en vérité, devait avoir un autre retentissement!

Un de mes doigts, passé par l'ouverture de sa manche caressait la peau extrêmement douce du bras frais. C'est à cet instant seulement, que je conçus l'image nette de la possession physique, imminente...

Tout homme qui n'a pas aimé me trouverait imbécile. Mais je défie un être délicat accoutumé de longtemps à savourer ce frisson étrange que donne le cœur épris, frisson qui n'a aucun analogue dans les émotions humaines, de ne pas éprouver la sorte d'hébétement atterré que j'eus à ce moment. Ce n'est pas à dire que je n'aie ressenti dès auparavant le désir de l'absorption complète de la femme que j'adorais. C'était un désir sourd, l'œuvre souterraine et sûre de la nature; mais jamais, jamais je n'y avais pensé. Il y a, dans l'exaltation sentimentale qui fut la mienne, un fait qui vous donne cette sensation d'être comblé, que l'on croit le propre de la possession physique, c'est la présence. Voir l'aimée, l'entendre, ou lui presser le bout des doigts, contiennent pour l'homme que le cœur domine, plus de volupté que toutes les ivresses de la chair.

Ma main errait le long du bras; le quittait; remontait au cou, aux alentours du menton d'une excessive finesse, puis revenait au bras et s'infiltrait sous la manche, attirée cependant invinciblement par cette peau fraîche et douce. Dans un moment d'abattement, de désir et d'hésitation mêlés, de temporisation égoïste et lâche, mon bras était tombé, ballant. Ma main rencontra par hasard la cheville mince de Marie et s'y fixa, comme un anneau, la caressant en l'enserrant, avec lenteur. L'image me vint, de toute la jambe que je pouvais ainsi prendre et caresser.

Je demeurai encore inerte et poussai un soupir assez fort. Marie se redressa vivement.