—Si l'on m'avait suivie, et si l'on m'attendait à l'hôtel?...

Et tandis que nous tournions le dos à l'hôtel, elle croyait soudain reconnaître son père s'enfonçant dans l'ombre, du côte de la cathédrale.

—Je l'ai vu, mon chéri, me dit-elle; je vous jure que je l'ai vu!

—Petite folle! Vous n'en pouvez plus, mon amour; allons dîner... Viens!

Elle avait la fièvre et put à peine goûter au repas que l'on nous servit dans sa chambre. Mais une exaltation de tendresse la saisit quand elle nous vit seuls dans la pièce étroite. Tout le reste des choses disparaissait devant cette réalisation d'un rêve qu'elle avait sans doute maintes fois caressé. Son instinct de femme, uniquement, subsistait, avec le goût inné de la famille, de la table, de la douce intimité tranquille. Et je suis sûr qu'elle avait aussi cette hantise de l'imagination des jeunes filles: le voyage de noces. Elle n'osa pas y faire allusion; mais elle rougit, un instant, et c'était ce mot qui avortait sur les lèvres qu'elle me tendait avec des ardeurs nouvelles. Je fus sur le point de suffoquer à l'idée de tant de joies simples et traditionnelles que je retranchais de sa vie. Je la pris dans mes bras pour qu'elle ne vît pas ma tristesse. Elle ne crut qu'à mon amour et me dit encore une fois ce qu'elle voulait à toutes forces qui fût vrai:

—Je suis heureuse, heureuse!

Elle était penchée sur mon bras, la tête renversée et dans l'attitude du plus complet abandon. Toutes ces secousses avivaient sa beauté, et, malgré la crise violente de ces deux jours, elle n'avait pas perdu le renouveau de santé apparente que lui avait valu l'heureux séjour de Florence. Relevant le front, dans l'intervalle des baisers que je lui donnais avec une sorte de frénésie composée de mes désirs et de mon désespoir, je regardais cette figure extraordinairement expressive et dont le jeu mobile alimentait ma vie depuis une année. Jour par jour, ces masques divers se représentaient à ma mémoire ainsi qu'une affolante guirlande que le vent secouait; depuis celui qu'elle avait dans la gondole au retour du Lido, quand nos regards se croisèrent, jusqu'à celui, tout à fait irréel qui m'était apparu à sa fenêtre sur l'Arno et m'avait imposé l'accomplissement de la dernière détermination. Elle avait changé presque complètement sous l'influence de nos aventures. Elle avait perdu la figure nette, simple, unie et pour ainsi dire inconsciente de la jeune fille que l'on dirige et pour qui l'on se donne la peine de penser et d'agir. Elle avait gagné toutes les marques d'une vie propre, de l'impulsion personnelle, de la responsabilité. Cela était sensible à un pli léger entre les yeux, à une agilité nouvelle des paupières et à la profondeur du regard, devenue vraiment impressionnante.

Jamais je n'ai eu comme à ce moment-là, l'impression de quelque chose de solennel et de définitif. Voici, là, me disais-je, appuyé, éperdu, sur ton bras, le visage par quoi t'aura été révélée toute la secrète puissance de l'amour; le mystère est là, dans cette chair amaigrie et dans ces lianes agitées et ténues dont le dessin se modifie sans cesse comme la figure des nuages dans le ciel, et dont tu ne saisis qu'imparfaitement le sens. Cependant il est précis, car en aucun autre visage tu ne trouveras la même direction de la mobilité; aucun autre n'aura le pouvoir de t'agiter pareillement. Qu'est-ce qu'il y a là? que tiens-tu là, sur ton bras? N'est-ce pas quelque idéal emblème que le ciel t'envoya pour t'éclairer sur certains replis du cœur humain? Ou bien est-ce un objet ordinaire qui se flétrira à tes côtés: ta servante par exemple et celle de tes enfants?

J'eus un frisson. Elle me dit:

—Qu'as-tu?