Nous reprîmes au hasard notre promenade dans la ville, sans penser trop à ce que nous voyions. C'était le jour de nos noces! Ce soir Marie dormirait dans mes bras!
Sur les hauts murs, des vignes-vierges, des touffes de lierre pendaient nonchalemment, et, au delà, on apercevait des cyprès et des pins faisant songer à de grands jardins sombres et froids où de petites princesses de songes feraient d'inutiles efforts pour réentendre au bord des vasques taries le bruit ancien d'un jet d'eau. Comme nous passions devant une de ces magnifiques portes aux pures sculptures de la renaissance, les battants furent ouverts par hasard et en dedans, par quelqu'un qui ne parut pas, et nous aperçûmes un jardin épais entouré d'un portique à colonettes élégantes et que l'ombre du soir embellissait. Les fenêtres de ce palais, comme presque toutes, étaient grillées sur la rue; les persiennes vertes fermées; et une tentation nous prit d'entrer là et d'y vivre à l'abri de tout, un amour éternel et silencieux.
—Entrons! entrons! allons voir!...
Nous descendîmes de voiture; mais à peine avions nous pénétré sous le porche, que Marie sentit un grand froid aux épaules et rebroussa chemin.
—Non! non! dit-elle, j'ai peur...
L'heure avançait. Par une des longues avenues droites et semblant sans fin, nous vîmes le soleil disparaître. La lumière discrète du crépuscule, exquise sur les tons passés de cette ville, nous retint quelque temps encore. Je ne sais quelle crainte ou quelle pudeur instinctive nous éloignait de l'hôtel. Nous suivîmes, par plaisir, des jeunes filles Ferraraises, au corsage rose, avec une résille de dentelle épinglée sur l'arrière de la coiffure. Elles marchaient, lentes et presque sans parler, peuplant à elles seules une rue qui allait se perdre à l'horizon dans la nuit tombante. Elles s'éclipsèrent tout à coup, sans que nous pussions savoir où elles avaient pénétré. Après elles, nous ne vîmes plus rien qu'un moine aux pieds nus, et derrière une haute fenêtre grillagée, une figure de femme admirable, plongée sans doute dans quelqu'un de ces rêves que l'on ne peut avoir qu'ici, qui ne nous vit même pas passer et la regarder, tournée du côté du mince croissant de la lune qui commençait de s'élever dans le ciel verdissant.
Nous revînmes très émus et frissonnants de notre promenade. Marie me dit en se serrant contre moi:
—André, on dirait, n'est-ce pas, que nous nous sommes fait mourir tous les deux ensemble et que nous nous éveillons en même temps de l'autre côté de la mort, bien heureux d'être unis, mais inaccoutumés encore à l'endroit nouveau?...
Étendus dans le carosse qui roulait mollement sur les dalles, nous fîmes tous nos efforts pour étouffer dans des baisers notre trouble et nos désirs confus.
Il nous fallut errer encore avant de rentrer, autour du château de Ferrare immense et effrayant dans la nuit. Ses hautes tours et ses corps compacts de murailles que nous avions vus flambants au coucher du soleil, prenaient une apparence fantastique par l'énormité de leur masse d'ombre. Nous nous penchions au bord des fossés profonds et, dans la nuit muette, le petit bruit de la chute d'un plâtras ou d'une pierre nous révélait la présence de l'eau lourde et dormante. Toute cette apparence romantique s'accommodait trop à l'étrangeté de notre situation. Marie me serrait le bras et avait peur. «Rentrons!» disait-elle; et tout à coup elle ne voulait plus.