Elle était à bout de forces, et elle s'affaissa sur mon épaule. On dut la porter à l'hôtel, jusqu'à la chambre que j'avais retenue pour elle.
Alors, je demeurai là, à son chevet, lui faisant respirer des sels et lui frottant les tempes. Par moments je jetais des yeux hébétés autour de moi. Je voulais douter de la réalité. La réalité abrutit. Vraiment on ne la voit point. Toute son intensité naît dans l'instant qu'elle passe à l'état de souvenir. Ce lit d'hôtel; Marie étendue, inanimée; moi seul vis-à-vis d'elle; la porte close; et au dehors la sensation du monde éteint, du reste de la terre réduit à une poussière de cendres, comme à la suite d'un grand cataclysme, à jamais pour nous anéanti. Je secouai la tête: «Je suis fou! je rêve!» Marie semblait sourire dans sa faiblesse. Elle était belle, ainsi transfigurée. Je la reconnus telle qu'elle m'était apparue à la fenêtre, la dernière fois, à Florence. La chair transparente, les yeux agrandis démesurément, le nez aminci comme par la mort; l'âme pour ainsi dire apparente, extériorisée par quelque ardeur ou quelque effort surhumains. Ah! n'était-ce pas l'image sublimisée de la Marie des belles heures de mon amour? pourquoi n'étais-je pas tout enthousiasme et toute joie aux pieds de ce dieu par qui j'avais été ravi et qui aujourd'hui se donnait tout à moi? Je me penchai sur elle; je l'adorai. Son souffle me caressait le visage. Je voulais l'absorber en moi; je voulais me figurer qu'elle-même me venait avec cet air d'une tiédeur légère, et que pénétrée en moi elle allait me communiquer cette vertu de l'extase dont j'éprouvais une sorte de besoin frénétique.
Elle s'éveilla peu à peu et reprit promptement sa vivacité. Son ébranlement nerveux n'était pas apaisé par cette défaillance passagère; et, effrayée sans doute à l'aspect de cette chambre et de notre solitude, elle demanda aussitôt à sortir. Je croyais qu'elle ne tiendrait pas debout. Je la suppliai de se reposer encore. Mais elle se leva malgré moi et marcha sans hésitation. Elle alla à la fenêtre, ouvrit les volets. La lumière du couchant l'inonda; elle aperçut la masse flambante du château, et aux fenêtres des maisons la multitude des petites jalousies vertes que le ton rouge de la brique avivait. C'était un miroitement lumineux d'une extrême intensité. Elle cligna des yeux, eut un mouvement de retrait. Puis le contraste soudain de cette bruyance lumineuse et des silhouettes nouvelles de cette ville d'exil, de notre silence dans cette pauvre chambre, peut-être aussi l'angoisse étrange, la sorte d'effarouchement timide que me cause à moi tout pays inconnu, la suffoquèrent tout à coup et elle se jeta dans mes bras toute sanglotante.
Pendant qu'elle pleurait, elle se mit à me dire, sans autre à propos, comment elle était partie de Florence. Dès le matin, elle avait fui, sans rien emporter. Sa mère dormait; la femme de chambre n'était pas levée; heureusement la porte de la rue était ouverte, et en sortant elle n'avait rencontré personne. Elle avait couru à la gare, ne sachant qu'inexactement l'heure du train. Deux heures à attendre. Elle s'était réfugiée à Santa-Maria-Novella, l'église la plus proche. Là elle s'était dissimulée au fond de la chapelle Rucellaï, aux pieds de la grande Vierge de Cimabue. Elle retournait au train quand, du porche de l'église, elle avait vu l'omnibus d'hôtel traverser la place et m'avait reconnu. Alors une joie folle après la longue attente matinale et l'incertitude de mon départ; elle avait voulu courir, se précipiter vers moi, partir avec moi, comme deux époux pour un voyage de noces. Mais une peur la clouait aussitôt sur place. Si elle était vue à la gare avec moi, tout était perdu. D'ailleurs la grande sécurité que lui causait mon départ certain lui suffisait pour le moment. Elle eût attendu vingt-quatre heures à Santa-Maria-Novella; elle attendrait bien le second train qui part dans l'après-midi. Alors, elle avait acheté un gâteau à une bonne femme qui se tenait à l'entrée de l'église, et elle était retournée, dans son petit coin noir, sous la grande Vierge de Cimabue. Vingt fois elle avait tremblé lorsque des visiteurs entraient dans la chapelle; le sacristain était venu rôder autour d'elle et lui avait, à la fin, adressé quelques questions qu'elle n'avait pas comprises; elle lui avait donné une lire; il l'avait saluée profondément, lui avait apporté un petit coussin. Enfin l'heure du départ: de nouvelles transes; le hall de la gare en plein jour; elle allait droit au guichet sans regarder ni à droite ni à gauche, s'abandonnant au destin. Peut-être quelqu'un l'avait-il vue, elle n'en savait absolument rien. Au guichet, quelle épreuve! Elle demande un billet pour Venise et elle s'aperçoit qu'elle n'a pas assez d'argent. Elle n'avait oublié que cela! Elle n'avait jamais pris un billet elle-même. L'employé parlait à peine le français.—«Et pour Ferrare?» Elle avait juste assez. Si quelqu'un l'avait vue, on saurait donc qu'elle avait prononcé le nom de Ferrare. Cela lui causait un tourment qui durait encore. Je l'embrassais au récit de chaque douleur nouvelle; elle me tenait le cou enserré de ses bras; chacune de ses épreuves, à mesure qu'elle les avouait, se tournait en félicité. Une réaction se produisait peu à peu dans la paix qui nous environnait, et le sentiment de notre liberté toute neuve nous grisait et nous intimidait. Elle manifesta encore une fois le désir de sortir; je vis qu'à présent elle en avait la force, et nous fûmes dehors.
Une voiture, carosse, guimbarde étrange, un immense véhicule pouvant contenir six personnes, garni d'une étoffe jaune fanée, fripée, enfin magnifiquement ridicule s'offrit à nous et nous mena dans la ville. Le soleil adouci, mais non tombé encore, mettait à toutes les choses des tons de tendre délicatesse et caressait la ville avec une douceur que je ne me souviens point avoir jamais remarquée ailleurs. Ferrare est une ville verte et rose, trop grande et vide, coupée de rues larges à perspective infinie ou à lentes courbes pareilles aux flexuosités d'une rivière qui serpente librement dans la plaine. Les maisons sont closes, les palais sont morts, de rares personnes interrompent la monotonie de ces allées de nécropole. Notre premier souci fut d'aller jusqu'au palais de Schiffanoja, dont le joli nom qui veut dire «chasse-ennui» chante à l'imagination de tout nouveau venu à Ferrare.
Quand nous eûmes atteint une rue étroite et longue, bordée de murs nus et de campaniles branlants, où de l'herbe poussait entre les pavés et les dalles, et où l'on nous dit que Schiffanoja se trouvait, nous descendîmes de notre char grotesque et dîmes au cocher d'aller nous attendre du côté des remparts. Alors nous nous trouvâmes tout seuls dans cette ruelle provinciale, en compagnie des souvenirs bruyants et confus de la Ferrare ancienne en contraste avec la sérénité actuelle de ses cendres, et savourant le goût âpre de notre tumulte présent, à nous, que nous venions ensevelir ici dans cet universel et incomparable apaisement. Schiffanoja: rien qu'une muraille et une porte, avec une corniche sculptée soutenue par des pilastres en demi-relief. Nous n'osâmes frapper à la porte à cause de l'heure avancée; à vrai dire, d'ailleurs, nous ne pensions pas que quelque chose ici pût s'ouvrir, que quelqu'un vécut derrière ces grands murs clos, et nous marchions avec des précautions sur des touffes d'herbes menues, de peur d'éveiller le silence que répandait la fin du jour sur toutes ces choses à jamais finies. Nous allâmes ainsi jusqu'aux remparts qui sont plantés d'arbres, et de là, sans apercevoir un être vivant, nous fûmes longtemps à regarder autour de Schiffanoja qu'un dernier rayon baignait de lueurs roses, la longue rue herbeuse, les campaniles croulants et les cyprès plantés dans de tristes jardins abandonnés.
—N'est-ce pas là, me dit Marie, l'endroit qui convient à merveille à notre retraite, ô mon André? Pouvons-nous être plus loin de toutes les choses du monde, que nous avons fuies, sinon dans ce beau cimetière vert et rose, vieux lui-même, où l'on ne meurt plus, et où l'on dirait que la mort ailleurs si brutale, a eu le temps de se former à la politesse et met de si tendres parures à l'aspect de tous ces débris?
J'ai connu des coins de province silencieux qui m'ont impressionné tout enfant d'une manière ineffaçable. A douze ans, dans une petite ville de Touraine, passant derrière une vieille église, durant la grande chaleur du jour, je reçus pour la première fois l'émotion qui vient du mutisme complet de toutes les choses environnantes, et je pressai le pas, ayant éprouvé une sorte d'angoisse à cette sensation inconnue Les quartiers désolés de Ferrare me rappelèrent cette minute ancienne, et, comme il arrive toutes les fois que nous accollons deux instants divers de la vie, ma mélancolie s'accrut, et Marie se haussa pour m'embrasser, comme elle avait eu souvent, me dit-elle, l'envie de le faire toutes les fois qu'elle me voyait aux tempes un certain frisson qui me fait pâlir et me bouleverse la physionomie.
—Tu as mal, dit-elle, allons-nous-en!