[VI]
Comment suis-je parti pour Ferrare? Qui m'a guidé? Qui m'a poussé? Qui m'a fait marcher, agir? Nulle conscience, nul souvenir! J'ai suivi son mot impérieux, à la lettre: «Pars, mon cher amour, pour Venise; arrête-toi à Ferrare, c'est une ville triste et déserte où nous serons bien!» Étais-je éveillé, endormi? Je n'ai souvenance que d'un effort extrême et fatigant, à la gare de Florence, pour la voir, la distinguer, voulant absolument qu'elle fût là, qu'elle vît son grand désir accompli. J'en eus une sorte de courbature aux yeux. On partit. Où allais-je, grand Dieu!
Ce fut le soir, à l'heure où le soleil tombant incendiait les murailles de brique du vieux château de Ferrare, et comme j'errais autour des fossés pleins d'eau profonde et verte, qu'une voiture passa portant Marie. Je poussai un cri; elle me sourit simplement. Elle fit arrêter la voiture; je montai, pâle comme un mort.
—Me voici! dit-elle, en me tendant la main.
Je la pressai à lui faire mal. Je ne songeai pas plus qu'autrefois à lui demander comment cette chose extraordinaire se faisait: qu'elle fût là! Elle ne songeait qu'à me remercier de mon étreinte.
—Ah! lui dis-je, avec la plus grande sincérité, je jure de mourir pour vous!
Par cette phrase, qui pouvait être banale, j'entendais dire beaucoup. Elle n'en prit qu'un mot, et les yeux perdus dans le vide, elle me dit:
—Mourir? vivre? ma foi! je ne distingue plus!