[17] Un chef de famille va même jusqu’à lui donner un mouton.

J’omets, comme vous pensez, les nombreuses rivières que nous avons à passer, le plus souvent à gué, quelquefois sur des ponts à moitié démolis ; quelquefois aussi dans des bateaux formés tout simplement de troncs d’arbre assemblés côte à côte avec des lianes ; à l’un de ces passages dans un bateau de ce genre qui faisait eau comme un panier, le guide d’Abdallahi, noir Mandingue d’une douceur et d’une piété bien rare entre ses pareils, Arafanba, chantait à haute voix les prières du Coran.

Le 27 juillet, nous arrivons à Sambatikila, village de noirs musulmans isolé au milieu de villages de noirs Bambaras, qui parlent Mandingue comme les Ouassoulos, et sont comme eux non pas sans superstition, mais sans culte : du reste, aussi sales. Le vieux chef musulman, habillé en Arabe, la tête couverte d’un turban à raies rouges et blanches, reçoit Abdallahi, couché dans sa cour, sous un petit hangar. « Il se mit sur son séant, dit M. Caillié, et me tendit la main avec les salutations d’usage. Après m’avoir touché, il se porta la main sur la poitrine et sur la figure, car il est très-religieux et plein de confiance dans la sainteté des Arabes. »

Mais la table de ce fervent islamiste était très-mal servie. Il avait interdit le marché sous prétexte qu’il dérangeait la prière. Ses fils s’informaient bien si le voyageur avait de l’eau chaude pour les ablutions, mais non s’il avait de quoi manger.

La famine menaçait ce malheureux pays ; on ne faisait plus qu’un repas par jour. Les noirs mandingues de Sambatikila, sous prétexte d’étudier le Coran, aiment mieux se passer de déjeuner que de travailler de leurs mains à la terre.

Malgré ce jeûne forcé, dont le voyageur eut en passant sa bonne part, ils étaient tous joyeux et ne manquaient jamais d’aller, tous les matins, chanter les louanges de Dieu et du Prophète. Le vieux chef lui-même avait bien soin de chanter de temps en temps.

Le prix courant d’un esclave est là de trente briques de sel (de dix pouces de long, trois de large et deux d’épaisseur) ; ou bien d’un baril de poudre, avec huit masses de verroterie marron-clair ; ou bien encore d’un fusil avec deux brasses de taffetas rose.

Chassé par la famine, M. Caillié se remet en route le 2 août, avec une plaie au pied gauche. Le vieux chef lui recommande instamment de ne pas l’oublier auprès des vénérables chéiks de la Mecque, et tire d’un vieux chiffon un petit bracelet d’argent qu’Abdallahi lui paie avec un morceau d’indienne de couleur, du papier et quelques grains de verre.

Un Foulah et trois Mandingues reconduisent le voyageur à demi-lieue de là : entre autres le bon et pieux Mandingue Arafanba, que nous laissons à Sambatikila.

Le 3 août, après un jour et demi de marche, par la pluie, au milieu de grandes herbes et de buissons ou bien dans les bourbiers de villages idolâtres, le voyageur arrive avec la fièvre et le frisson à un autre petit village de noirs musulmans, ombragé de bombax et de baobabs : à Timé. Une bonne vieille négresse lui offre l’hospitalité : Abdallahi s’endort à terre, sur une natte, auprès du feu.