Le voyageur marche plusieurs lieues de suite avec de l’eau à mi-jambe sur des routes inondées, et compte huit petites rivières passées à gué en un seul jour. La pluie l’empêche de mettre ses sandales ; il a bientôt le talon du pied gauche écorché. Il arrive ainsi le soir au premier village du Ouassoulo.
Les habitants (Foulahs au teint marron-clair, mais étrangers aux croyances et aux pratiques musulmanes) sont d’une grande malpropreté, d’une extrême douceur et d’une gaîté perpétuelle. La musique qui anime leurs danses, la moitié de la nuit, se compose de cornes droites de bois creux recouvertes, à l’extrémité la plus large, d’une peau de mouton, et percées d’un petit trou sur le côté ; d’une grosse caisse, d’un tambour de basque et d’un cliquetis d’anneaux de fer : les musiciens se distinguent par leurs panaches de plumes d’autruche et leurs franges de plumes de pintade. Quelques-uns agitent de gros haricots dans une sorte de casserole de bois, recouverte d’un filet. Les musiciens se promènent à la file : les femmes et les garçons suivent en dansant et frappant dans leurs mains.
Ce qui frappe le plus le voyageur dans les fertiles plaines du Ouassoulo, c’est le travail des champs, accompli par des mains libres. « Je voyais, dit-il, beaucoup d’ouvriers répandus dans la campagne qui piochaient la terre et la remuaient aussi bien que nos vignerons en France ; ce ne sont plus les esclaves des Mandingues qui se contentent d’effleurer le sol pour détruire les mauvaises herbes, mais de vrais laboureurs qui se donnent de la peine pour avoir une belle et abondante récolte. Ils en sont bien récompensés, car leur riz et tout ce qu’ils cultivent, croît plus vite et produit davantage…
« Je les ai vus labourer le champ qui venait d’être récolté pour l’ensemencer de nouveau. Les femmes étaient occupées à sarcler les beaux champs de riz dont la campagne est couverte. Je fus étonné de trouver dans l’intérieur de l’Afrique, l’agriculture à un tel degré d’avancement : leurs champs sont aussi bien soignés que les nôtres, soit en sillons, soit à plat, selon que la position du sol le permet par rapport à l’inondation.
« Je remarquai du riz en épi, à côté de celui qui ne faisait que sortir de terre. La campagne est généralement très-découverte ; les cultivateurs ne réservent parmi les grands végétaux que l’arbre à beurre et le nédé qui sont très-répandus et de la plus grande utilité. Je n’ai pas vu comme dans le Fouta et le Buleya des arbres coupés à quatre ou cinq pieds de terre. Les Foulahs du Ouassoulo ont soin d’arracher le pied et ne laissent rien en terre qui puisse leur nuire. »
Ces Foulahs font peu de commerce ; et pour eux, infidèles, voyager à travers les villages musulmans, ce serait s’exposer infailliblement à y être retenus comme esclaves.
« J’ai cherché, dit M. Caillié, à découvrir s’ils ont une religion, s’ils adorent ou les fétiches, ou la lune, ou le soleil, ou les étoiles ; je ne les ai vus pratiquer aucun culte et je crois qu’ils vivent insouciants à ce sujet et ne s’occupent que très-peu de la divinité. »
Autant les Musulmans de Kankan sont propres, autant les Foulahs du Ouassoulo, si industrieux ! sont sales et dégoûtants. Leurs habits jaunes ou noirs ne sont jamais lavés. Le nez plein de tabac, la peau infectée de beurre rance, la figure tailladée et les dents limées, ils sont tous robustes et bien portants ; leur culture et leurs bestiaux fournissent abondamment à leur subsistance : la nourriture des esclaves des Mandingues leur suffit : la viande est, chez eux, réservée pour les jours de fête et le sel est de luxe. Les femmes fabriquent elles-mêmes leur vaisselle de terre, filent et tissent le coton. Elles mettent un genou en terre lorsqu’elles présentent quelque chose à leur mari. Les hommes portent comme les femmes des bracelets aux mains et aux pieds, des colliers de verre et des boucles d’oreille, tressent comme elles leurs cheveux enduits de beurre. Ce sont eux qui élèvent la volaille et donnent les premiers soins aux poulets. Des chiens gardent les habitations séparées de chaque famille.
Le 21 juillet, à deux heures de l’après-midi, Abdallahi rend visite au chef du Ouassoulo qu’il trouve couché dans sa case auprès de son chien (d’une espèce à oreilles longues, museau pointu, poil rouge). Ce chef, chez lequel M. Caillié remarque une théière en étain, un plat et plusieurs bols de cuivre qui lui paraissent d’origine portugaise, avait une très-grande boucle d’oreille en or à l’oreille gauche et point à la droite. Il use de tabac en poudre et à fumer comme ses sujets et est aussi malpropre qu’eux. Sa case est tapissée d’arcs, de flèches, de carquois, de lances, de deux selles pour ses chevaux et d’un grand chapeau de paille. Le même jour, il reçoit le voyageur dans son écurie, assis sur une peau de bœuf auprès d’un beau cheval. « Il nous fit asseoir à côté de lui et me donna quelques noix de colats. Il distribua devant nous à quelques-unes de ses femmes des ignames que l’on venait de récolter. » Ce chef qui n’est pas plus que ses sujets astreint aux restrictions du Coran, à beaucoup de femmes : chacune d’elles a sa case particulière, ce qui forme un petit village. — Ses sujets lui font souvent des cadeaux en bestiaux.
Nulle part, le voyageur ne reçoit plus de compliments et un plus cordial accueil[17]. « C’est un blanc, disent-ils en ouvrant de grands yeux, ah ! comme il est bien ! » La longueur de son nez étonne presque autant qu’elle réjouit. Tous les soirs, M. Caillié les voit allumer des poignées de paille, et contempler le blanc, demandant au guide si cette blancheur de peau est bien naturelle. Le parapluie du voyageur excite presque autant leur curiosité que sa personne. Ils ne peuvent concevoir comment on peut à volonté ouvrir et fermer cette machine : ceux qui l’ont vue courent avertir leurs voisins, et la case où loge le voyageur ne désemplit pas.