Abdallahi fait vendre par le guide un baril de poudre et une pièce de guinée. « Je me défis de ces objets à soixante pour cent de bénéfice, parce que je ne voulais prendre pour paiement que de l’or, et que cet article était très-rare dans le pays à cause de la guerre entre Bouré et Kankan qui intercepte toutes les communications. Pour que la vente fût meilleure, le vieux Lamfia écrivit quelques mots arabes sur la planchette consacrée, lava l’écriture avec de l’eau et aspergea de cette eau les marchandises à vendre. »
Le marché de Kankan est fourni par les Noirs voyageurs de marchandises européennes, telles que fusils, poudre, pierres à feu, indienne de couleur, ambre, corail, verroteries, menue quincaillerie, — puis aussi de toiles blanches tissées dans les environs, de poteries en terre grise fabriquées dans le pays ; de volaille, moutons, chèvres, bœufs ; riz, foigné, ignames, cassave, etc. Le sel est (après l’or, sans doute) le premier article d’échange. Quant à l’or (tiré par le lavage, des sables des environs, notamment autour de Bouré), il est mis en circulation sous forme de boucles d’oreilles ou bien en petits grains qui tiennent dans un tuyau de plume, et se pèse dans de petites balances très-justes, avec des graines noires sur le poids desquelles les marchands de ce pays ne se trompent jamais.
Le 6 juillet, grande fête musulmane du Salam. Des vieillards en manteau rouge bordé de jaune, à la main droite une lance, sur la tête un bonnet rouge et chantant tous la il allah, Dieu est Dieu, etc., attirent la foule des Noirs dans une grande plaine à l’est de la ville. L’assemblée en costume mandingue (large culotte, blouse sans manche et bonnet pointu) est bigarrée par quelques habits rouges de soldats anglais, de vieux manteaux et de vieux chapeaux européens, autres défroques dépareillées : au reste, tous les hommes étaient armés de fusils, de lances, d’arcs et de flèches : au moment de la prière, chacun mit ses armes à terre. A chaque instant arrivaient des vieillards à manteau rouge, suivis d’une foule de Noirs. Peu après, parut le chef, à cheval, précédé d’un drapeau de taffetas rose, escorté de deux ou trois cents Mandingues, rangés en haie et tous armés de fusils. Le chef de la religion venait ensuite avec une nombreuse garde et précédé d’un drapeau de taffetas blanc, avec un morceau rose, en cœur, au milieu. Cet homme avait sur les épaules un manteau de belle écarlate, garnis de frange et de galons en or : cadeau du major Peddie qui, lors de son départ pour l’intérieur de l’Afrique, envoyait de tous côtés des présents aux chefs pour se les rendre favorables. Les vieillards à manteaux rouges avaient pris modèle sur celui de leur prince en Mahomet. Deux gros tambours pareils à celui de Cambaya conduisaient la fête. « L’Almany fit la prière avec beaucoup de piété ; il paraissait très-recueilli. C’était un spectacle frappant de voir une aussi grande assemblée se prosterner pour adorer Dieu. Après la prière, les vieillards formèrent un dais avec des pagnes blanches. L’Almany se plaça sur un petit siége que l’on avait apporté exprès ; il fit une longue lecture en Arabe, que bien certainement personne ne comprenait.
« Cette lecture finie, le vieux chef de la ville ayant à côté de lui un homme qui répétait à haute voix ce qu’il disait, appela l’attention de ses concitoyens sur les changements de direction que la guerre de Bouré devait apporter dans leur commerce… Les femmes assistèrent à la fête, se tenant à une distance respectueuse des hommes. Après la cérémonie, on immola l’agneau pascal pour se régaler le reste du jour. »
Le voyageur qui s’était déjà aperçu qu’on avait touché à son papier, reconnut le lendemain de la fête que ses plus belles verroteries et un rasoir avaient disparu de son bagage. Le voleur était le vieillard même qui l’avait si bien soigné et protégé jusque-là. Cette affaire fit du bruit : Lamfia proposa l’épreuve du fer rouge sur la langue ; le chef et le conseil des vieillards lui imposèrent silence, mais déclarèrent en même temps qu’il n’y avait pas lieu à le punir, faute de preuve directe contre lui. Abdallahi avait transporté ses effets chez un bon vieil Arabe établi dans le pays ; mais le conseil des vieillards prenant en considération l’extrême pauvreté de cet homme hospitalier, donnèrent pour hôte au Chérif un Foulah très-riche et très-dévot[16]. Ses effets visités, ses étoffes mesurées furent mis prudemment dans un magasin fermant à clef.
[16] Cet homme, riche en troupeaux de bœufs à bosse et de vaches, possédait le plus beau cheval que M. Caillié ait vu dans cette partie de l’Afrique : il l’avait eu moyennant cinq Noirs et deux bœufs. Le prix courant d’un esclave à Kankan est d’un baril de poudre de vingt-cinq livres, un mauvais fusil et deux brasses de soie rose. Un Mandingue qui possède une dizaine d’esclaves n’a plus besoin de voyager.
Comme on pouvait s’y attendre, Lamfia ne tarda pas à démentir tout ce qu’il avait affirmé ; et bien que la colère du vieillard inspirât d’abord peu de confiance, ces dénégations ne pouvaient manquer d’agir peu-à-peu. La place n’était pas tenable pour Abdallahi, malgré son assiduité aux dévotions prescrites. Toutefois, bien nourri, passablement logé, il dut, malgré ces désagréments, trouver ses derniers huit jours supportables : il avait le plaisir de partager tous les soirs avec le pauvre vieil Arabe Mohamed, le souper du riche Foulah.
Le 16 juillet, après un mois de repos, le voyageur laisse à son hôte le petit pot de fer blanc dans lequel il buvait, et reçoit sa bénédiction. Le bon vieil Arabe reconduit Abdallahi au-delà de la petite rivière qui coule à l’est de la ville, et avant de se quitter pour ne se plus revoir, le jeune homme et le vieillard cassent en deux une noix de colats qu’ils mangent ensemble.
La petite caravane, composée d’une quinzaine de Mandingues ou de Foulahs, profite de l’obscurité pour traverser des bois infestés de brigands. « Marchant très-vite et dans le plus grand silence, dans des herbes si hautes qu’elles dépassaient nos têtes, nous fûmes surpris par la pluie ; pour comble de malheur, la nuit devint très-obscure, nous avancions sans savoir où poser le pied. Vers huit heures, ayant perdu la trace de la route, nous fûmes obligés de nous arrêter, et, assis à terre, de recevoir la pluie sur le dos sans oser ni tousser ni cracher.
« Lorsque la pluie eut cessé, un de nos compagnons déchira un morceau de sa pagne, la mit en charpie, y mêla un peu de poudre, puis plaçant cette préparation dans le bassinet de son fusil, il obtint du feu. Quelques branches d’arbre coupées nous firent une cahute. Mais les essaims de moustiques ne nous laissèrent pas de repos. Deux de nos compagnons armés de poignards et de lances allèrent à la recherche de l’eau. Le feu allumé non sans peine, nous fîmes griller quatre ignames et quelques pistaches pour notre souper ; puis nous nous étendîmes auprès du feu sur des feuilles d’arbre toutes mouillées. » Le voyageur a tout le temps de réfléchir aux difficultés que la saison des pluies lui prépare, dans le silence de cette longue nuit ; silence qu’interrompent seuls le chant de quelques oiseaux nocturnes et le coassement des grenouilles.