A une lieue de Cambaya, nous trouvons un village en noces : le chef à qui M. Caillié avait donné le matin de la crème de tartre, épousait, le soir, sa quatrième femme. Le voyageur voit disposer en plein air les apprêts du souper : deux moutons bouillis dans de grands pots de terre : et d’énormes piles de riz cuit à l’eau et pétri en pain de sucre.
La fiancée, selon M. Caillié, s’achète là moyennant un, deux, trois esclaves donnés à sa mère : puis le mariage se consomme sans aucune formalité religieuse, après une fête de nuit dont le mari fait les frais. Toute la nuit les nègres et négresses (esclaves) dansèrent au son d’un petit tambour.
Les orages qui n’avaient pas cessé pendant le séjour à Cambaya, continuent toujours. Le voyageur, perpétuellement mouillé, a bien de la peine à garantir ses notes de la pluie dans le portefeuille de cuir non tanné qui les enveloppe : obligé souvent, à son grand regret, d’étaler ses marchandises pour les faire sécher. Nous traversons ainsi des plaines où le tambour résonne dès le point du jour, et anime les travailleurs. La curiosité que le chérif excite est toujours la même. Son parapluie, qui ne lui est pas toujours inutile contre la pluie ou contre le soleil, commence à jouer un grand rôle. C’est à qui verra comment il s’ouvre et se ferme.
Le 6 juin, nous nous arrêtons au premier village du Baleya. Ce village, que le voyageur nomme Saraya, et auquel il donne de sept à huit cents habitants, est, comme la plupart des villages où nous aurons à passer, entouré de deux murs en terre entre lesquels les bestiaux passent la nuit. Les hameaux des esclaves sont seulement entourés de haies vives. Quant aux habitants, ce ne sont ni des Foulahs ni des Mandingues, mais des Noirs anciens possesseurs du pays et assez peu zélés musulmans, que l’on désigne sous le nom de Dhialonkés.
Une heureuse rencontre, dans le village suivant, c’est celle du fils du chef de Kankan, venu là pour vendre un cheval (c’est la première fois que M. Caillié parle de cheval depuis son départ) ; Abdallahi-le-Chérif achète aisément sa protection avec une feuille de papier. L’intérieur des cases, construites en paille, est toujours le même, tapissé d’arcs, de flèches et de lances. Celle du chef a pour tout meuble une jarre à mettre de l’eau, une peau de bœuf et quelques nattes. Les habitants, assemblés sous un gros bombax (arbre à soie), dansent tous les soirs, à la lumière de la lune, au son d’un petit tambour et d’un flageolet de bambou ; ou bien la lance ou l’arc à la main, figurent avec des gestes de menace, de douleur, de triomphe, de sérieuses pantomimes guerrières. Ces peuples, au dire de M. Caillié, boivent en secret une espèce de bière fabriquée avec du mil et du miel. Leur corps est tout ruisselant de beurre rance. La plupart des femmes ont pour tout vêtement une pagne ou bande de toile de cinq pieds de long sur deux de large qu’elles se tournent autour des reins ; elles ne se couvrent les épaules et la poitrine les jours de fête. M. Caillié nous les représente le teint fort noir, les cheveux crépus, ornés de grains de verre et beurrés, le nez légèrement aquilin, avec de grands yeux et des lèvres minces ; « très-douces, et soumises à leurs maris. »
Le 11 juin, nous arrivons, dans le pays d’Amana, au bord d’une rivière de huit ou neuf cents pieds de large et de huit à neuf pieds de profondeur, qui coule vers le levant ; cette rivière c’est le Dhiolibâ, c’est le Niger. Pour passer deux ou trois cents marchands noirs avec leurs ânes et leur bagage, il n’y avait en tout que quatre bateaux ou pirogues de vingt-cinq pieds de long, sur trois de large et un de profondeur. Il fallut une demi-journée pour que tout le monde fût sur la rive droite : demi-journée pendant laquelle le voyageur, assis au soleil sans abri[15], put contempler à l’aise le fleuve de Mungo-Parck. Vous supposerez sans peine qu’il suivait d’un œil de regret cette eau qui devait arriver avant lui près du but mystérieux de ses longs efforts. Ce passage du Dhiolibâ (13 juin) offre du reste le tableau le plus animé ; les marchands noirs, de ceux que l’on nomme Saracolets, disputent sur le prix du bac. Tous veulent passer les premiers, et parlent tous ensemble ; ils ont du reste toutes les peines du monde à faire embarquer leurs ânes. Aux cris de la rive gauche, répondent en signe de joie les coups de fusil de la rive droite. Pendant ce temps-là, grand nombre de femmes et de jeunes filles se baignent dans le fleuve, sans faire le moins du monde attention aux gens qui les regardent ; puis s’en retournent au village de Couroussa, une calebasse sur la tête et une pagne autour des reins. Le chef de village dont les esclaves tiennent le bac de Couroussa, fit grâce du passage à M. Caillié en faveur de sa qualité de Chérif.
[15] Un énorme bombax, seul arbre du rivage, ne pouvait suffire à abriter la foule.
KANKAN.
Après quatre jours de marche, le long du fleuve, sur des routes inondées et par un soleil brûlant : après quatre nuits de fièvre et d’insomnie sur des roches recouvertes de paille, le voyageur arrive épuisé à la ville chef-lieu de Kankan. Son vieux guide qui avait eu la complaisance de prendre et de fermer le parapluie à l’approche des lieux habités, voulut à toute force qu’il l’ouvrît pour faire son entrée dans sa ville natale. L’arrivée de Lamfia ressemble à celle d’Ibrahim. Toute la famille accourt saluer le chef. Le voyageur est retenu trois jours par la fatigue et par la fièvre, dans la case que lui donne son guide, en commun avec un Foulah de la caravane.
Le chef de la ville, vieillard mandingue, père du jeune cavalier rencontré en chemin par Abdallahi, reçoit très-bien le Chérif, se fait conter au long sa touchante histoire par le vieux Lamfia, et lui promet de le faire conduire à Jenné par la première occasion. Quelques formalités de police africaine, un interrogatoire public, une décision expresse du conseil des vieillards sur la route qu’il lui convient de prendre, donnent une sorte de légalité à son séjour parmi les Noirs de Kankan, lui servent de défense contre les doutes qui pourraient s’élever encore sur la vérité de ses récits, et lui fournissent un précédent dont il pourra se prévaloir, au besoin, dans les autres villes. Lamfia, vieux guide à qui le vieux chef et son conseil de vieillards remettent le voyageur, avait de lui tout le soin possible. « Nous mangions ensemble, dit M. Caillié, et deux fois par jour on nous donnait de très-bon riz, avec une sauce aux pistaches et aux ognons : tous les soirs, il faisait allumer du feu dans ma case. Le jour de mon arrivée, je lui fis cadeau d’une brasse de belle guinée bleue qu’il avait paru désirer, de trois brasses de belle indienne et de six feuilles de papier ; il parut très-content et me remercia beaucoup. Il passait une partie de la journée auprès de moi, occupé à coudre des étoffes du pays. »