Le 25, un tambour de guerre, fabriqué, à grand’peine les jours précédents par une vingtaine de Mandingues, avec un tronc d’arbre creusé par le feu et une peau de mouton tannée, rempli du reste d’écritures arabes, appelle la commune de Cambaya à un ouvrage qui l’intéresse tout entière ; il s’agit de reconstruire un pont, de quarante pieds de long et six ou sept de large, sur la Tankisso, rivière dont les débordements fertilisent les plaines voisines. Tout le monde y met la main en chantant. Les femmes apportent le dîner de leur mari. C’est une partie de plaisir qui se renouvelle plusieurs jours de suite. Il s’agit tout simplement de gros piquets, plantés très-près l’un de l’autre au milieu du ruisseau ; puis de traverses supportées en partie par les branches d’arbres qui l’ombragent ; puis de troncs d’arbres posés en long sur ces traverses et ajustés par des branchages flexibles. Quelques bâtons de distance en distance servent de garde-fou.
Un évènement important coïncide avec le séjour de M. Caillié dans le village d’Ibrahim : un soir, après la prière, le vieux chef aveugle fait lire à haute voix par un marabout une lettre circulaire arrivée de la capitale[13], « lettre écrite des deux côtés sur un papier large de trois pouces et long de cinq. » Puis le courrier reprit sa dépêche et se remit en route. Il s’agissait de la déposition par les principaux marabouts du marabout régnant, et de la nomination de son successeur. Le vieux chef fit une prière pour le nouveau souverain, puis on parla politique.
[13] La ville de Timbo. M. Caillié ne paraît pas avoir aperçu autre chose sur les relations des villages Foulahs et Mandingues avec le gouvernement central.
M. Caillié affirme que chaque Mandingue est un chef révéré dans sa famille : sa case, placée au milieu des cases de ses femmes, n’a d’autre ornement que ses armes, arcs et flèches, lances ou fusil, accrochés à la muraille ; ni d’autre meuble que la peau de bœuf sur laquelle il couche et les jarres contenant la provision de grain de l’année, que le mari distribue par portions à chacune de ses femmes.
Pour les femmes, elles sont, dit-il, très-gaies, nullement jalouses entre elles, très-soumises à leur mari, qui les pourvoit de riz et leur donne à chacune une vache à traire matin et soir. Les parents sont très-indulgents pour les enfants et les enfants sont doux et dociles. L’autorité des vieillards, invoquée seule dans les différends, fait loi.
Quant aux deux populations distinctes de Foulahs au teint marron et de Noirs mandingues, il ne paraît pas que leur réunion sous les mêmes règlements et dans les mêmes villages entraîne aucune discorde, malgré la différence de leurs langues, de leurs habitudes et même de leurs prétentions[14]. Du reste, Mandingues ou Foulahs, il nous suffirait d’assister à leurs repas pour comprendre comment sont possibles, au bord du Tankisso, tant de choses qui ne le sont pas au bord de la Seine.
[14] Un bon vieux Foulah, nommé Guibi, voisin d’Ibrahim — qui fit cadeau à Abdallahi d’un gros pain de maïs, au miel et aux pistaches, pour sa route — lui disait souvent que les foulahs étaient les blancs d’Afrique.
« Ils ont l’habitude d’inviter tous ceux avec qui ils se trouvent ou qui passent auprès d’eux, à partager le dîner que leurs femmes leur apportent. Si l’invité ne s’assied pas auprès de la calebasse, le chef lui donne une poignée de riz qu’il a tournée longtemps dans sa main, puis trempée dans la sauce : cette politesse ne peut se refuser sans injure. Une autre politesse c’est, au commencement du repas, de tourner le riz avec la main pour le refroidir. Le chef verse lui-même la sauce sur le riz, mange la première poignée, puis engage les autres à l’imiter. Le repas commence toujours par l’invocation : Bismillah etc. (au nom de Dieu clément et miséricordieux). »
Mais il est temps qu’Abdallahi fasse ses présents d’adieu à Ibrahim qui lui a servi en toute occasion de truchement et d’avocat. Il lui fait un joli cadeau d’ambre, d’indienne, de poudre, de papier, de ciseaux et mouchoirs de soie. En sage Mandingue, Ibrahim prie Abdallahi de n’en parler à personne. M. Caillié donne, en outre, quelques coups de poudre au bon vieux chef aveugle, dont il reçoit la bénédiction accompagnée de recommandations utiles, et fait un petit présent au bon vieux Foulah Guibi, en souvenir de son pain de maïs. Le 30 mai, nous nous remettons en marche. Le Foulah Guibi et le Mandingue Ibrahim reconduisent le voyageur jusqu’au nouveau pont, et le suivent longtemps des yeux, criant par trois fois à tue-tête Samalécoum (la paix soit avec toi) ; puis encore : Allam kisselak (Dieu te préserve en route).
Nous voici sur la route de Kankan, ombragée d’arbres à beurre, avec une quinzaine de compagnons de voyage. Au noir Ibrahim a succédé le vieux noir Lamfia, comme lui accompagné d’une de ses femmes, qui porte la vaisselle et fait la cuisine de la petite caravane. Partout le vieux guide conte l’histoire d’Abdallahi. Abdallahi n’est plus un simple Arabe, c’est un homme de la plus haute noblesse musulmane, un descendant direct du Prophète, un chérif. Partout le guide sert au chérif d’interprète et de défenseur, avec l’autorité que lui donne son grand âge : autorité qui est souveraine en Afrique.