[19] Cette monnaie est une petite coquille de celles que nos classifications appellent des porcelaines, et que les Africains nomment des Cauris.
De janvier en mars, pendant deux mois de marche vers le nord, interrompue par un seul jour de repos, le voyageur traverse à peine quelques villages de noirs musulmans ; partout il rencontre des Foulahs Bambaras, simples et inoffensifs, presque nus, parés de coquillages, insouciants de l’avenir, toujours en fêtes, souvent enivrés sans scrupule de mil fermenté, passant la moitié des nuits à danser, hommes et femmes, en rond, autour d’un grand feu : — pleins de respect du reste pour les pratiques musulmanes et de foi à la toute puissance de l’écriture arabe. A cela près, ils paraissent très-indifférents aux questions théologiques, et ne s’occupent nullement de création ou de vie à venir ; pour eux, point d’animaux impurs : des petites pattes de souris dans leurs sauces apprennent au voyageur que ces peuples trouvent tout simple de manger les ennemis de leur mil, pris au piége dans leurs jarres de terre ; ils engraissent aussi par troupeaux des chiens pour la table.
Leur insouciance des choses de l’autre monde s’étend à celles de celui-ci ; ils sont très-malpropres, logent dans des cahutes de terre que chauffe comme un four le feu qu’ils y entretiennent en tout temps, et d’où la fumée (qui n’a plus même un toit de paille pour issue) chasse perpétuellement le voyageur, réduit à coucher à la belle étoile.
Du reste, les marchés, sur le chemin, sont assez bien pourvus des choses nécessaires. Dès le 16 janvier, les petites coquilles deviennent indispensables. Elles représentent à-peu-près partout un demi-centime. Une belle poule coûte quatre-vingts de ces coquilles[20].
[20] Ces peuples ne comptent pas comme nous par centaines, mais par quatre-vingtaines. Le nombre cent se dit chez eux : une quatre-vingtaine-et-vingt.
Les provisions de grains et de racines, principalement de riz et d’ignames, exposées partout en plein air dans de petits magasins en paille, sans autre défense que quelques chiffons d’écriture arabe, attestent assez et l’abondance des vivres, conséquence du sol, et la confiance réciproque des musulmans et des infidèles. Toutefois, il ne faudrait pas exposer de même des verroteries, des ciseaux, etc. Le voyageur qui, lui aussi, étale au marché sa petite boutique a bien soin de ne pas leur montrer beaucoup d’étoffe ou de verroterie à la fois.
Une particularité bien sensible après le brutal asservissement des femmes à Timé, c’est que, dans les villages Bambaras, les femmes viennent s’asseoir à côté des hommes et, tout en filant le coton, prennent part à la conversation[21].
[21] Une autre particularité qui distingue cette région, c’est la mode que suivent la plupart des femmes d’avoir un morceau de bois (de la largeur d’une pièce de un franc et très-mince), incrusté dans la chair, au-dessous de la lèvre inférieure. Les petites filles en ont un de la grosseur d’un pois qu’elles changent successivement pour un morceau plus grand.
Ailleurs, le morceau de bois est remplacé par une pointe d’étain de deux pouces de long et de la grosseur d’un tuyau de plume, retenu dans la bouche par une petite plaque du même métal.
A part l’autorité universelle des vieillards, le seul magistrat, aperçu par le voyageur, c’est un homme enfermé dans une sorte de sac noir à coulisse, les mains et les pieds nus, la tête ornée de plumes d’autruche blanches, avec quatre ouvertures garnies d’écarlate pour les yeux, le nez et la bouche. Cet homme assis, un fouet à la main, à l’entrée des villages, auprès d’un tas de petites coquilles, recevait les droits de passe. Le fouet de cet étrange douanier était aussi chargé de la police des rues.