Le 19 janvier (à Tongrera, l’un des principaux villages musulmans), le voyageur perd l’espoir d’aller à Jenné. La caravane se dirige d’un autre côté. Mais quatre jours après, il a la joie de lui voir reprendre sa première direction. A Tangrera, M. Caillié voit piler du tabac par des noirs esclaves, non plus vert comme dans les villages précédents, mais de couleur marron-clair et d’une très-bonne odeur.
La caravane, grossie en route, n’était pas alors de moins de cinq cents noirs ou négresses et de quatre-vingts ânes ; comme toutes les contrées traversées jusqu’ici par M. Caillié, cette partie de l’Afrique abonde en arbres à beurre et en nédés ; en avançant vers le nord, le baobab devient moins commun et l’arbre à soie le surpasse en grosseur. Les ronniers atteignent en plusieurs endroits une hauteur prodigieuse.
A l’approche du royaume de Jenné, la caravane, intimidée par des bruits de guerre, prend une attitude de défense. Les hommes aux charges de colats, tous armés d’arcs et de flèches, se placent à l’avant-garde ; les vieillards et les ânes restent en arrière, les femmes au centre.
Enfin, nous entrons, le 21 février, sur le territoire du dévot et belliqueux roi de Jenné, qui, laissant aux esclaves la culture de la terre et les ouvrages manuels, et le commerce aux Arabes et aux noirs, s’occupe exclusivement, lui et les siens (Foulahs graves et fiers), de l’étude du Coran, et ne travaille qu’à la propagation de la foi musulmane, à l’agrandissement du patrimoine du Prophète : imposant à tous ses voisins des tributs ou des mosquées.
Abdallahi reçoit partout la bénédiction de ces propagateurs de l’islamisme. En les quittant, il leur souffle sur la main, et, eux, s’empressent de la reporter à leur visage en remerciant Dieu. Au reste, plus de musique ni de danses : plus d’autre chant que les lentes et lugubres psalmodies du Coran. Aux cahutes rondes de terre ou de paille succèdent des constructions carrées en briques jaunes, séchées au soleil. La cherté croissante des vivres annonce le voisinage d’une grande ville ; l’abondance du poisson frais, annonce celui d’une grande rivière. Jusqu’ici M. Caillié n’avait pas encore rencontré un seul mendiant.
Le seul fait qui fasse évènement dans les souvenirs de la route, c’est une querelle du vieux Kaimou, chef ou doyen d’âge de la caravane, avec sa femme. Le mari en vint aux coups, et, chose inouïe dans ces contrées, la femme se permit de résister à son seigneur et maître. Toutefois au bout de trois ou quatre jours, les époux cassèrent une noix de colats qu’ils mangèrent ensemble.
Le 10 mars, nous nous retrouvons de nouveau en face des eaux blanchâtres du Dhiolibâ, ou du moins d’une branche de ce fleuve, qui ne paraît guère avoir, là, que cinq cents pieds de large, et coule lentement au nord-est. Il faut traverser deux autres branches (dont une à gué) pour arriver à la ville de Jenné, qui forme une île enclavée dans une île beaucoup plus grande. M. Caillié arrive à Jenné[22], le 11 mars, dans l’après-midi.
[22] Jenné ou Djenné, ou Dkienné.
JENNÉ.
« Il y avait plusieurs noirs sur le rivage ; mon guide s’adressa à l’un d’eux pour lui demander un logement : c’était un Mandingue d’assez bonne mine ; il nous conduisit dans sa maison. » Le vieux Kaimou et sa suite s’installent aussitôt dans les magasins du rez-de-chaussée : Abdallahi, en qualité d’Arabe, est logé dans une chambre haute.