L’une de ces questions se rapportait à un vaste courant d’eau qui promettait à lui seul un puissant instrument aux recherches ultérieures. Car, vous le savez, une rivière en ces régions brûlantes, ce n’est pas seulement, comme ailleurs, un chemin qui marche[1], c’est un chemin qui désaltère ceux qu’il porte, un chemin qui leur prépare devant eux des vivres et un abri sur les rives que son eau fertilise. De là l’importance de la question du Niger, ce Nil des Noirs, mentionné il y a plus de deux mille ans par l’historien grec Hérodote, retrouvé en 1795 par l’Anglais Mungo-Parck, et dont les sources principales furent indiquées, en 1822, par l’Anglais Laing. Plus récemment, en 1850, deux autres Anglais, Richard Lander (ci-devant domestique du célèbre voyageur Clapperton), et son frère John, se livrant hardiment au courant du fleuve, l’ont descendu jusqu’à la mer.

[1] Expression de Pascal.

L’autre question, qui touchait de près à la première, était relative à la ville de Tombouctou[2], voisine du fleuve, et comme lui, mystérieuse. Ce nom, il faut le dire, exerçait une sorte d’enchantement sur l’imagination des géographes. Ils ne pouvaient se représenter sans enthousiasme une capitale grandie, comme par miracle, sous le souffle desséchant du Désert : véritable port de cet océan de sable qu’on appelle le Sahara, entrepôt florissant d’un commerce perpétuel entre le nord et l’occident de l’Afrique. C’était à qui lui prêterait les plus larges dimensions ; les évaluations les plus modérées ne lui donnaient pas moins de cent mille habitants. Un écrivain arabe, enchérissant sur les exagérations de ses compatriotes, allait même jusqu’à dire : « C’est la plus grande ville que Dieu ait créée. »

[2] Ou Temboctou ou Ten-Boktoue, comme on commence à l’écrire à présent, d’après l’Arabe Ben-Batouta.

Vous commencez à craindre que la réalité ne réponde pas à ces pompeuses annonces ; elles auront du moins servi à tourner l’attention de ce côté. Si l’on n’a pas le singulier plaisir que l’on se promettait de rencontrer un Paris au milieu des sables, en revanche on aura quelques pages de plus à ajouter à l’inventaire de notre planète, et au recensement général de la famille humaine.

Quant à nous, nous sommes, pour le moment du moins, condamnés à ne visiter ces contrées lointaines que par les yeux d’autrui, et, pour ainsi dire, par procuration. — Le voyageur qui se charge de les visiter pour nous se fera-t-il toutes les questions que nous nous ferions en pareil cas ? Arrivera-t-il là-bas avec nos propres préoccupations ? Par lui serons-nous là comme si nous y étions nous-mêmes ? C’est chose dont on peut douter ; toutefois, dans l’impossibilité où nous sommes, pour longtemps peut-être, de nous transporter en personne à douze cents lieues d’ici, cette ressource des récits d’emprunt (la seule qui nous reste) n’est pas à dédaigner. Elle serait plus précieuse encore, si les lecteurs de voyages avaient le bon esprit de ne demander au voyageur que ce qu’il sait, de ne pas le contraindre à parler des choses que les circonstances du trajet ou bien le défaut de connaissances préalables ne lui ont pas permis de remarquer. Loin de là, le voyageur est tenu, d’ordinaire, de tout voir, de tout entendre, de tout comprendre ; il est tenu d’entrer dans le pays avec tous les moyens d’observation que chacune de nos sciences modernes prête à ses disciples ; il est tenu d’en sortir sans oublier le nom d’une seule bicoque. Le lecteur gagne-t-il en réalité quelque chose à ces exigences ? eh mon Dieu non ! Le voyageur fait semblant d’être en état d’y satisfaire ; il parle de tout ; il ne laisse pas en blanc une seule des stations de son itinéraire : toutes les lacunes de ses notes ou de sa mémoire, il les remplit de la meilleure grâce du monde : son honneur est sauf aux dépens de sa probité.

Tâchons d’être justes, ne fût-ce que pour n’être pas trompés ; et, prenant notre voyageur pour ce qu’il est, ne le forçons pas à se donner pour autre. Voyons ce que nous pouvons en conscience attendre de lui, et ne lui demandons rien de plus.

Dès l’ouverture de son livre[3], nous apprenons que c’est un jeune homme de vingt-six à vingt-sept ans. Ni dans le village de Poitou[4] qu’il quitta, nous dit-il, à seize ans pour la côte d’Afrique, avec soixante francs pour toute fortune, et quelques lectures de voyages pour toute instruction ; ni dans ses différentes courses au Sénégal ou à la Guadeloupe, il n’eut le loisir ou le moyen d’acquérir les connaissances qu’un voyage de découverte exige. — De plus, s’il parcourt sur le globe la ligne de route que nous venons de tracer sur la carte, c’est en passant, c’est à la dérobée, à la hâte, dans des transes perpétuelles, et comme en traversant un camp ennemi : sans autre défense que celle que ses maux lui acquièrent de loin en loin dans les âmes compatissantes ; sans autre protection que la pitié ou le mépris qu’il inspire. Pauvre mendiant dévot, marchant seul et à pied au milieu de tant de populations étrangères, bien souvent, c’est à peine s’il ose lever les yeux de dessus le grand chapelet musulman qui lui sert de passeport.

[3] Journal d’un voyage à Tombouctou et à Jenné, etc., par René Caillié.

[4] Mauzé près Thouars, département des Deux-Sèvres.