Vous voyez qu’il est difficile de voyager dans des conditions plus défavorables. Nous serions mal venus à vouloir qu’il sorte de là une relation nourrie d’observations approfondies et savantes. Toutefois, un pareil trajet peut nous apprendre encore bien des choses que nous ignorons, et nous en rappeler d’autres auxquelles nous ne songeons pas. En laissant même les indications que le voyageur a tâché de recueillir sur les pays qui se trouvaient à droite et à gauche de sa route ; en laissant encore la longue liste de dénominations géographiques qu’il s’est efforcé de compléter ; il reste les choses qu’il a vues de ses yeux, les choses que tout passant en Afrique pourrait apercevoir de même, les choses sur lesquelles il ne peut y avoir de doute, sans inculper, non pas les lumières, mais la bonne foi même de celui qui les raconte : il reste les événements auxquels le voyageur a été mêlé, dans lesquels il s’est trouvé tout ensemble acteur et spectateur. Le journal de M. Caillié serait réduit au récit de ses propres aventures, qu’il n’en serait par là même sur l’Afrique qu’un témoignage plus expressif et plus authentique.
De ce que M. Caillié avoue franchement qu’il s’est mis en route sans avoir pu jamais acquérir les connaissances qui peuvent donner le plus de prix à une pareille entreprise, il ne s’ensuit pas qu’il soit parti sans préparation aucune. Rien que pour entrer sur le territoire d’Afrique, il faut se déguiser, se transformer, se composer un rôle. Ce rôle, il faut, dans une si longue traversée, qu’il s’adapte également à chacun des pays à parcourir ; qu’il convienne aux ressources particulières du voyageur, qu’il s’accommode à ses moyens d’observation. Une fois ce rôle composé, il faut l’apprendre, il ne faut pas l’oublier un seul instant : il y va de la vie. Ce rôle, quel qu’il soit, bien choisi et bien joué, est à lui seul un renseignement précieux sur les contrées dont il ouvre la porte au voyageur.
Ainsi donc, à part ses résultats, et seulement pour être mise à exécution, la traversée que nous nous proposons demande un apprentissage. Celui de M. Caillié, commencé de bonne heure, et plus long par le manque même d’encouragements et de secours, dura près de dix années. Trois voyages successifs au Sénégal, deux essais malheureux pour pénétrer dans l’intérieur à la suite des expéditions anglaises, le familiarisèrent avec toutes les difficultés de sa tâche. Dans l’une de ces tentatives, il vit par lui-même combien la foule des chameaux, la richesse du bagage, et même une troupe de soldats armés, servent de peu contre des hommes qui, s’obstinant à fermer aux Européens l’accès de leur pays, comptent au nombre de leurs armes offensives le soleil et le sable, et n’ont rien que leurs puits à défendre. Une retraite ruineuse « et plus sinistre qu’une déroute » lui apprit qu’à moins de se frayer le chemin par la force, l’étude de ces populations défiantes ne devait pas se faire avec tant de bruit.
Ainsi, le plus grand obstacle à la traversée que nous nous proposons, ce sont les hommes. Des Arabes, en effet, de race plus ou moins mélangée, ont pénétré partout en ces parages parmi les populations noires et partout, avec le nom de Mahomet et ses lois sévères, ils ont implanté la haine et le mépris des Chrétiens : mettant, sous ce nom, tous les Européens hors la loi ; nous dévouant tous tant que nous sommes, en cette vie, au brigandage et à la filouterie des Fidèles, et dans l’autre, aux flammes éternelles de l’enfer.
Notre jeune voyageur[5] jugea que le plus court était d’apprendre leur religion et leur langue. Il trouva tout simple d’abandonner les chances de fortune que lui offrait le commerce[6], pour aller faire son éducation musulmane chez les Musulmans eux-mêmes. Pour maîtres d’arabe et d’islamisme, il choisit les Arabes (ou Maures) Braknas qui errent avec leurs troupeaux entre le Sénégal et le Désert, à cinquante ou soixante lieues de la côte.
[5] M. Caillié avait alors vingt-quatre ans.
[6] Un négociant lui avait fait l’avance d’une petite pacotille.
Je ne m’arrêterai pas à vous raconter le traitement que lui valut de leur part son apparente conversion aux croyances musulmanes. Ses hôtes lui montrèrent à lire l’écriture arabe, et lui firent apprendre par cœur force versets du Coran. Il fut même pourvu d’une planchette d’écolier, et, comme les enfants, soumis, le matin avant le jour et le soir à la nuit, à chanter à haute voix la gloire d’Allah et de Mohamed, à la lueur d’un petit feu.
La langue usuelle de ces Arabes lui devait être par la suite du plus grand secours. Leur société était du reste une excellente école de mœurs africaines, de vie uniforme et simple, et par-dessus tout, de sobriété. Chose étrange pour nous ! Chose bien plus étrange encore pour l’estomac du pauvre voyageur, leur principale nourriture, c’est le lait : aux chefs, le lait de chameau ; aux autres, le lait de vache, de chèvre ou de brebis ; dans la saison des pluies ils ne prennent pas autre chose. Une simple bouillie de mil pilé et assaisonnée d’herbages supplée au lait dans les temps de sécheresse. Un repas de viande séchée est le privilége des plus riches, et pour eux-mêmes, un régal. Le reste est à l’avenant.
Ces privations continues ne les dispensent pas du jeûne que la religion leur impose, jeûne auprès duquel ce que les Européens appellent aujourd’hui de ce nom n’est qu’un jeu. Ce jeûne, en dévot catéchumène, Abdallahi[7], c’est le nom que M. Caillié s’était donné, y fut astreint sans miséricorde.