[7] Ce nom qui signifie esclave de Dieu est de ceux que recherche l’humilité musulmane.
« Le soir (5 avril 1825) on aperçut la nouvelle lune. C’était celle du Ramadan : le carême allait commencer. On fit de longues prières et beaucoup de bouillie de mil… » C’était dans la saison des chaleurs, par un vent d’est étouffant. Une tasse de lait aigre avant et après le coucher du soleil ; à onze heures du soir, une simple bouillie de mil : tel était, tel est encore sur la rive droite du Sénégal le régime de la lune du jeûne.
« Le sixième jour, dit le voyageur, je crus que je ne pourrais soutenir plus longtemps ces terribles mortifications. La chaleur augmentait ; ma soif était insupportable : j’avais la gorge desséchée ; ma langue, gercée, me faisait l’effet d’une râpe dans la bouche. Je crus que je succomberais ; je ne souffrais pas seul : tout le monde, autour de moi, endurait les mêmes tourments. Enfin, les Marabouts se baignèrent le visage, la tête et une partie du corps. On me permit d’en faire autant ; mais j’étais observé avec la plus grande attention. »
Une seule fois il avale avec frayeur une partie de l’eau avec laquelle il était permis de se laver la bouche.
« Je jeûnai ainsi dix-sept jours ; le dix-huitième, je fus attaqué de la fièvre ; alors on me dispensa du jeûne, si toutefois on peut appeler ne pas jeûner boire un peu d’eau dans la journée, car on ne me donna absolument rien à manger. »
Huit ou neuf mois de séjour parmi les Braknas ont mis le voyageur à même de nous raconter à loisir tous les incidents, très-peu variés du reste, de leur vie ambulante, de nous introduire dans leurs maisons portatives, de nous montrer leur ameublement, leur costume ; de nous faire voir comment sont réparties chez eux, entre les diverses classes d’hommes libres ou d’esclaves, les différentes fonctions industrielles, commerciales, civiles, militaires, religieuses, etc. Ces curieux détails nous mèneraient trop loin. Il ne faut pas oublier que nous avons beaucoup de chemin à faire.
Le chrétien, dont la conversion avait toujours laissé quelque défiance, était allé aux bateaux français sur le fleuve, et, contre l’espérance de ses hôtes, il était revenu partager leur fade bouillie de mil.
Il s’agissait d’acheter un troupeau et deux Noirs pour établir chez les Braknas son point de départ sur une base solide. Par malheur, le gouverneur français, qui avait encouragé ses premiers essais, était parti. M. Caillié vit ses offres repoussées, et des espérances qui lui coûtaient déjà tant de fatigues, ruinées de fond en comble. Il se fit empailleur d’oiseaux, pour vivre. Le gouverneur, revenu, ne répondit à son empressement que par de vagues promesses. Les Anglais de Sierra-Leone l’accueillirent mieux à tous égards. Les Français lui avaient opposé M. de Beaufort et les railleries amères sur sa prétendue conversion et sur son costume. Les Anglais, en lui opposant le major Laing, également parti pour Temboctou, lui offrirent l’hospitalité la plus généreuse. Près de deux ans s’écoulèrent ainsi dans des désappointements continuels.
M. Caillié ne se rebuta point. Il avait eu connaissance du prix proposé en 1824 par la Société de géographie de Paris, au voyageur qui parviendrait le premier à Temboctou par la voie de la Sénégambie ; il se disait : « Mort ou vif, je l’obtiendrai ; si je n’en jouis pas, ma sœur le recueillera. » Il ajoute : « Je refusai tout arrangement ; je voulus au moins laisser à l’amie de mon enfance une propriété incontestable, le mérite d’avoir tout fait par moi seul. »
Il se lia à Free-town[8] avec des Noirs musulmans venus de l’intérieur : puis, un jour, sous le sceau du secret, il leur apprit d’un air très-mystérieux qu’il était né à Alexandrie en Égypte, qu’il avait été fait prisonnier par l’armée française, et conduit au Sénégal pour faire les affaires commerciales de son maître : qu’affranchi pour ses services, il voulait retourner dans son pays natal, et reprendre la religion de ses pères.