[8] Chef-lieu de la colonie anglaise de Sierra-Leone.
Telle est la fable sur la foi de laquelle allait reposer pendant près de dix-sept mois la sûreté de sa vie.
Une petite friponnerie lui fit sentir dès le lendemain qu’il ne pouvait espérer, avec l’habit européen, vaincre les vieilles habitudes de ses nouveaux amis d’Afrique ; il s’empressa de gagner par mer un endroit où il pût débarquer avec son costume arabe, et choisit pour tel l’embouchure du Rio-Nunez, à cinquante lieues nord de Sierra-Leone. Il avait converti en argent et en marchandises les deux mille francs d’économies qui composaient toute sa fortune ; dix-sept cents francs avaient été consacrés à des achats de poudre, de papier, de tabac, de verroteries, d’ambre, de corail, de mouchoirs de soie, de couteaux, ciseaux, miroirs, clous de girofle, de trois pièces de guinée bleue et d’un parapluie. Tout cela ne pesait pas cinquante kilogrammes. Le reste en or et en argent tenait dans sa ceinture. Quelques Anglais lui procurèrent divers médicaments, de la crème de tartre, du jalap, du calomélas, divers sels purgatifs, du sulfate de quinine, des emplâtres de diachylon, enfin du nitrate d’argent. M. Caillié se pourvut, en outre, de deux petites boussoles, et remplit les poches de son costume arabe des feuillets d’un Coran qu’il avait déchiré.
Parti de Sierra-Leone, le 22 mars 1827, il arrive au village de Kakondy, sur la rive du Rio-Nunez, le 31. Un coup de fortune pour lui ce fut, dans ce village, la rencontre d’un négociant français[9] qui se fit un plaisir de mettre son expérience du pays au service de son jeune compatriote. Il fit venir quelques Noirs voyageurs, fort considérés, leur livra le voyageur avec les recommandations les plus vives et des présents plus expressifs encore. Ces présents représentaient la valeur d’un bœuf en marchandises.
[9] M. Castagnet.
DÉPART.
« Le 19 avril 1827, dit M. Caillié, je pris congé de M. Castagnet. L’avouerai-je ! je pleurais en quittant mon généreux ami et pourtant ces regrets bien sincères ne pouvaient altérer la joie que j’avais d’entreprendre enfin ce voyage. » A deux heures de marche de Kakondy, sur la rive gauche du Rio-Nunez, les tombeaux de cinq voyageurs anglais (entre autres, du major Peddie) durent assombrir la longue perspective de nouveautés, mais aussi de fatigues et de périls qui s’ouvrait enfin devant l’impatient voyageur. Une fois qu’il aura mis derrière lui les hautes montagnes boisées qu’il voit à l’horizon, il lui faudra marcher bien longtemps avant qu’un mot français revienne frapper son oreille, et l’invite à déposer enfin non plus seulement sa couverture de laine et ses sandales, mais encore ce fardeau de défiances, de mensonges et de faux-semblants qui lui pèse encore plus.
Nos compagnons de voyage, au départ, sont cinq Noirs libres, Mandingues aux cheveux crépus, au nez aquilin, aux lèvres minces, et trois Noirs esclaves. Tous, à l’exception du chef noir Ibrahim et de sa femme, portent sur leur tête des charges énormes dans de longues corbeilles. Un Foulah (au teint marron-clair, cheveux crépus, lèvres minces) porte sur sa tête le bagage du voyageur.
Le voyage commence le plus heureusement du monde. Les Noirs, moyennant quelques morceaux d’étoffe, ont pour Abdallahi toutes les attentions possibles. Les Foulahs rencontrés en route, les uns chargés de sel qu’ils voiturent dans l’intérieur à trente ou quarante lieues de là, sur leur tête, les autres apportant à la côte des cuirs, de la cire, du riz que les marchands européens se disputent, en apprenant que le blanc est Arabe ne peuvent se lasser de le regarder et de le plaindre, viennent s’asseoir à terre près de lui, prennent ses jambes sur leurs genoux, et les pressent doucement pour le délasser. « Tu dois bien souffrir, lui disent-ils, car tu n’es pas habitué à faire une route aussi pénible. » Ils vont eux-mêmes chercher des feuilles pour lui faire un lit : « Tiens, voilà pour toi, car tu ne sais pas comme nous dormir sur la pierre. »
Émerveillé de cette dévotion charitable, étendu sur son lit de feuillage, le voyageur couche sans crainte à la belle étoile : quelquefois sous de magnifiques ombrages, quelquefois sous des appentis de branches et de paille destinés à abriter les passants. Partout, le guide Ibrahim s’empresse de débiter et d’embellir l’histoire d’Abdallahi, le faisant naître à la Mecque même, la seule ville du monde dont le nom soit parvenu à ces peuples. Partout à la nouvelle de l’arrivée d’un compatriote du Prophète, les hommes et les femmes accourent, non plus avec la curiosité méprisante des bords du Sénégal, mais avec une sorte d’ingénuité respectueuse, se tenant à distance du saint étranger, lui ouvrant cordialement leurs cabanes, lui apportant quelquefois la seule chose qu’ils possèdent, de petites galettes de riz mêlé de miel et de piment, séchées au soleil, le pain de maïs jaune et frais, assaisonné de miel et de pistaches grillées et pilées, du lait, des fruits : présents que les femmes lui offrent souvent à genoux.