Un exemple vous donnera une idée plus précise de ces bergers montagnards : « Un soir que la petite caravane avait, comme d’ordinaire, fait halte auprès d’une source pour y passer la nuit, je vis un jeune Foulah qui ne pouvait se lasser de me regarder. Il me proposa de le suivre à son camp, pour boire du lait. Comme je ne voulais pas y aller seul, il engagea un de mes compagnons de voyage à m’accompagner : deux d’entre eux s’y prêtèrent avec complaisance. Le jeune homme marchait devant nous pour nous enseigner la route, et avait soin d’ôter de grosses pierres qui se trouvaient sur mon passage. Arrivé à son camp, qui était tout près de notre halte, il s’empressa de sortir une peau de bœuf sur laquelle il me pria de m’asseoir. Ce camp se composait de cinq ou six cases en paille presque rondes et très-basses : il fallait se mettre en deux pour y entrer. L’ameublement se composait de quelques nattes, peaux de mouton et calebasses pour mettre du lait ; le lit, de quatre piquets sur lesquels étaient placés en long des morceaux de bois recouverts d’une peau de bœuf. Il alla avertir sa vieille mère et ses sœurs, et leur dit que j’étais un Arabe compatriote du Prophète, et allant à la Mecque. Elles me regardèrent avec beaucoup de curiosité, et en faisant plusieurs gestes crièrent La allah il allah, etc. (Il n’y a d’autre Dieu que Dieu et Mahomet est son prophète) — à quoi je répondis par la formule ordinaire. Elles s’assirent à une petite distance de moi, et me regardèrent tout à leur aise. Le jeune Foulah alla me chercher du lait dans une calebasse qu’il eut soin de laver (excessive politesse de leur part), puis m’apporta un peu de viande frite ; je l’engageai à en manger avec moi ; mais, en me montrant du doigt la lune, il me dit d’un air timide et riant : Je jeûne, c’est le Ramadan. »
Nous traversons ainsi des montagnes verdoyantes, coupées de ravins au fond desquels grondent de nombreux ruisseaux : marchant le plus souvent à l’ombre de hautes forêts[10], sans autre incident que la rencontre de quelques singes roux qui aboient comme des chiens. A l’un des nombreux passages à gué de rivières grossies tout-à-coup par les orages, le voyageur faillit être emporté par le courant : les noirs effrayés criaient à tue-tête : Allah il allah, etc. (Dieu est Dieu et Mahomet est son prophète).
[10] « Peuplées, dit M. Caillié, d’une foule d’oiseaux dont les couleurs varient à l’infini. »
Du reste, le voyageur essuie chaque jour un violent orage et quelquefois plusieurs. Les pluies qui commencent en avril durent six mois consécutifs en ces montagnes. Mouillé jusqu’aux os, il marche pieds et jambes nus par des chemins inondés. Ce pays montagneux est habité par des Foulahs qui y promènent leurs troupeaux, et semé de villages d’esclaves noirs cultivateurs. La vie paraît y être facile pour tous ; le lait des vaches et des brebis, un peu de riz qui croît facilement dans la plaine, suffisent à leur nourriture, avec le fruit du nédé, du pistachier, de l’oranger, du bananier. Vous venez d’entrer chez le bon jeune Foulah ; visitez à présent les villages de Noirs esclaves : vous les trouvez entourés de belles plantations de bananiers, ananas, cassave, ignames, choux caraïbes : le tout bien soigné par les femmes, pendant que les hommes sont aux champs de riz ou de foigné.
Le corps, la tête surtout, graissés de beurre, vêtus, du reste, comme les Mandingues, d’une chemise sans col et sans manche et d’une large et courte culotte de grosse toile de coton blanche arrêtée seulement à la ceinture par une coulisse, les Foulahs se tiennent très-droit, mettent beaucoup de sérieux dans leurs démarches, et se croient très-supérieurs aux Noirs. Leurs armes ordinaires de voyage sont des flèches empoisonnées et des lances. Cependant, le fer n’est pas rare dans leurs montagnes et M. Caillié a vu chez eux plusieurs fourneaux de cinq à six pieds de haut, de dix-huit à vingt de tour avec une cheminée à la voûte et quatre trous à la base.
Le 28 avril, grand jour de fête ; séjour, pour la célébration de la Pâque ; le matin, prière en commun, plus solennelle que de coutume ; les marchands se prosternent à la file et Abdallahi avec eux. « Au sortir de la prière, on se dispose à tuer le bœuf (acheté la veille en commun entre douze ou quinze). » Les Mandingues passèrent près d’une heure à égaliser les lots de viande : ils prirent chacun un petit morceau de bois pour les mesurer ; des coups de fusil et des chants à la louange d’Ibrahim (qui fournit la poudre), répondent par avance au plaisir promis par le copieux repas qui s’apprête. Sans avoir pris part à l’achat du bœuf (le moment serait en effet mal choisi pour paraître riche), Abdallahi est appelé à prendre part au festin. Ce jour-là une petite querelle des jours précédents au sujet du cadeau de M. Castagnet, est mise en oubli. « En entrant dans la case d’Ibrahim, je vis une grande calebasse de riz bouilli, sur lequel on avait mis de la viande en assez grande quantité. Nous nous assîmes autour et chacun mit la main au plat. Le riz fini, Ibrahim distribua la viande. » le reste du bœuf est exposé toute la nuit à la fumée, et mis pour les jours suivants dans des sacs de cuir. Quant à la peau, on l’échange contre une provision de riz.
Le 29, nous arrivons sur des roches rougeâtres et poreuses à la petite montagne de granit noir qui sépare le pays d’Irnanké où nous étions tout-à-l’heure, du Fouta-dhialon où nous allons entrer. Le voyageur ne peut pas garder les sandales du pays, et marche pieds nus sur les roches[11].
[11] M. Caillié dit ici : « Aux roches succédèrent des pierres de nature volcanique.
Le premier village du Fouta-dhialon vous donnera une idée des autres. Une haie vive lui sert de muraille ; les cases grandes et bien tenues, appuyées là sur une terre jaune et fertile, sont entourées de belles cultures potagères dont les femmes et les enfants ont le plus grand soin. Ils se donnent même la peine de balayer les allées qui conduisent à leur case. Du reste toujours même sobriété.
Le dîner du chef, obligeamment offert, après la prière, à Ibrahim et à Abdallahi, n’est autre chose que du riz cuit à l’eau assaisonné de lait aigre. Ils le partagent assis à terre sur une natte, auprès d’un petit feu, que l’humidité rend nécessaire. « Après ce léger repas, ajoute le voyageur, la femme du chef vint s’asseoir avec nous ; elle écoutait en silence la conversation qui roulait sur les Chrétiens dont ils parlent toujours avec mépris. Elle eut la complaisance de me donner un peu de lait, qu’elle m’engagea à boire, puis alla chercher quelques figues et bananes, les mit dans une calebasse bien propre, et nous les donna à mon guide et à moi. Cette femme avait une physionomie extrêmement douce ; son vêtement consistait en deux bandes de toile de coton fabriquée dans le pays et de la plus grande propreté. Elle n’exhalait pas l’odeur de beurre rance des femmes foulahs du pays d’Irnanké. »