Le pays est généralement découvert ; la route, suivie par Ibrahim, traverse tour-à-tour des monticules pierreux et des plaines de terre jaune ou de sable noir également fertiles : plaines arrosées par un grand nombre de rivières rapides, du moins après les violents orages qu’essuie chaque jour le voyageur.
Le blanc excite toujours la curiosité de tous. Les habitants, au teint noir ou marron, accourent en foule pour le voir. Quelques-uns ont le corps tout couvert d’ulcères. Abdallahi prend pitié de leurs infirmités, et devient leur médecin. « Je leur distribuai, dit-il, quelques caustiques (du nitrate d’argent, autrement dit pierre infernale) avec de la charpie : ils m’envoyèrent un bon souper en signe de reconnaissance. »
La case où il séjourne ne désemplit pas ; les questions et les présents se succèdent. Plusieurs grands marabouts lui viennent rendre visite. Le chef d’un village voisin lui envoie du lait et une noix de colats, signe de grande considération. Les femmes, plus par curiosité que par dévotion, lui apportent de la cassave, du lait, des oranges, du riz, et les lui présentent à genoux. Indisposé, il reçoit, en cadeau, une grosse poule. Les chefs de village lui offrent leur souper de riz au lait aigre. Un cordonnier lui donne une paire de sandales. Le voyageur note sur son chemin des champs de tabac d’une petite espèce et de coton semé à la volée et mal soigné.
Le chef d’un de ces villages, très-honoré de recevoir dans sa case (grande et belle case à deux portes) un compatriote du Prophète, vient près de son hôte, lui passe les mains sur la tête, puis se frotte dévotement la figure. Ce vieillard s’agenouillait pour la prière, à l’ombre d’un oranger, sur de petits tas de cailloux bien piquants ; Abdallahi dut l’imiter. Ce vieillard lui présente un enfant de quatre à cinq ans à qui toutes les prières musulmanes n’avaient pu rendre la vue : les parents repoussent avec horreur l’idée de conduire le malade à la colonie de Sierra-Leone, et de remettre leur enfant aux mains des chrétiens.
Le 7 mai, un violent orage, contre lequel le parapluie du voyageur lui est d’un faible secours, fait entrer Abdallahi dans la case d’une bonne vieille négresse qui s’empresse de lui donner l’hospitalité, et le régale de quelques morceaux de cassave rôtis sur les charbons ; ses deux garçons qui reviennent tout nus des champs, apprenant qu’un Arabe allant à la Mecque est chez leur mère, lui rendent aussitôt visite : « Ils s’informèrent de ma santé d’un ton fort doux, et m’engagèrent à partager leur case qui était beaucoup plus grande. Avant de m’emmener chez eux, ils eurent soin d’aller chercher une grande natte pour me couvrir, car la pluie continuait toujours : Ils me firent asseoir dans leur case, sur une peau de mouton, près du feu. Ils m’offrirent un peu de lait aigre que, peut-être, ils réservaient pour leur souper. La bonne mère fit bouillir pour eux et pour elle un peu de foigné (graminée qui croît en abondance en ces montagnes) assaisonné d’herbage, le tout sans beurre et sans sel. Ibrahim m’envoya mon souper de riz au lait : ni les jeunes garçons ni la mère ne voulurent y toucher parce qu’ils sont esclaves. Nous fîmes la prière ensemble, et nous nous couchâmes sur des nattes. »
Le 8, la caravane traverse à gué avec bien de la peine une rivière d’une centaine de pas de large, dont l’eau bouillonne sur un lit de granit noir aux roches coupantes et glissantes (le Bâ-Fing où Rivière-Noire, principal affluent du Sénégal).
Viennent ensuite des gorges de montagnes de trois mètres de haut, tantôt couvertes de hautes forêts, peuplées de mille oiseaux aux couleurs éclatantes et de singes rouges, tantôt ne présentant autre chose que des roches nues de granit. Dans l’un des villages de la vaste plaine qui succède à ces monts, arriva la nouvelle qu’un homme de l’endroit avait été tué dans une bataille. « Les femmes du défunt, accompagnées de leurs parentes ou amies, se promenèrent dans les rues en chantant d’une voix glapissante, se frappant tour-à-tour dans les mains et sur le front. Une demi-heure après, ajoute M. Caillié, je les vis reparaître, toutes vêtues de blanc : elles avaient l’air calme et résigné. Elles reprirent aussitôt leurs occupations ordinaires. Les hommes, assis à terre devant la mosquée, paraissaient consternés de la mort de leur camarade, et blâmaient hautement la conduite de leur souverain. »
Le 9 mai, après bien des villages et bien des camps habités par des Noirs esclaves ou par des Foulahs au teint marron-clair, nous arrivons au premier village du Fouta habité par des Noirs libres, par des Mandingues. Les compagnons de voyage d’Abdallahi arrivent chez eux les uns après les autres et la caravane diminue à chaque pas. Chacun, à son retour, s’empresse de faire fête à l’Arabe, et de le montrer à ses femmes et à ses enfants.
Le 10 mai, dans un village peuplé mi-partie de Foulahs et de Mandingues, Abdallahi est conduit devant la mosquée où grand nombre de Mandingues étaient assis par terre autour de deux grandes calebasses pleines de riz pilé, trempé dans l’eau et partagé en poignées ; le tout paré de quelques noix de colats ouvertes, roses et blanches. Un marabout fit quelques gestes et prononça quelques paroles ; puis les poignées de riz furent distribuées aux assistants comme une sorte de pain bénit. Les absents eux-mêmes eurent leur part. Abdallahi, assis à terre sur une peau de mouton, en reçut deux morceaux « qu’il lui fut, dit-il, impossible de manger, tant il les trouva fades. » Cette cérémonie avait lieu en l’honneur de deux jeunes enfants à qui l’on avait rasé la tête pour la première fois.
Le même jour, après la station accoutumée, au coucher du soleil pour la prière, les coups de fusil des compagnons d’Ibrahim annoncent son entrée dans son village.