Enfin le 19, vers une heure de l’après-midi, après avoir vu, vers six heures, le fleuve se partager en deux branches, le voyageur arrive au port de Cabra. Un petit bateau, tiré à la cordelle par les noirs, l’amène, à trois heures, au village, par un petit canal encombré d’herbes et de vase. Ce village ou plutôt cette petite ville, située sur une petite hauteur qui la préserve de l’inondation, est une sorte de transit entre Tombouctou et le fleuve.
Dans ce mouvement de gens de toute couleur occupés au déchargement et au transport des marchandises, ou bien à célébrer gaiement la fête du Ramadan, personne ne fait attention à Abdallahi. Des Arabes avec lesquels il était venu du port, l’invitent à partager leur souper de riz ; il passe, comme eux, la nuit dehors, couché sur une natte.
Le lendemain, il cherche en vain le correspondant du Chérif parmi les Arabes venus à Cabra, sur de beaux chevaux, recevoir leurs marchandises : ses esclaves, noirs bien vêtus et armés de fusils, envoyés à sa place, complimentent le pèlerin de sa part et l’emmènent.
TOMBOUCTOU.
Parti vers trois heures, le voyageur arrive avec eux à la ville par une route de sable mouvant, le plus souvent dénué de verdure, au moment où le soleil touchait à l’horizon. « Je voyais donc, s’écrie-t-il, cette capitale du Soudan, qui, depuis si longtemps, était le but de tous mes désirs. En entrant dans cette cité mystérieuse, objet des recherches des nations civilisées de l’Europe, je fus saisi d’un sentiment inexprimable de satisfaction : je n’avais jamais éprouvé une sensation pareille et ma joie était extrême. Mais il fallut en comprimer les élans… Revenu de mon enthousiasme, je trouvai que le spectacle que j’avais sous les yeux ne répondait pas à mon attente : je m’étais fait de la grandeur et de la richesse de cette ville une tout autre idée : elle n’offre au premier aspect, qu’un amas de maisons en terre, mal construites ; dans toutes les directions, on ne voit que des plaines immenses de sable mouvant, d’un blanc tirant sur le jaune et de la plus grande aridité. Le ciel à l’horizon est d’un rouge pâle. Tout est triste dans la nature : le plus grand silence y règne. On n’entend pas le chant d’un seul oiseau… Je conjecture qu’antérieurement le fleuve passait près de la ville, il en est maintenant à près de trois lieues au nord. »
La réception toute paternelle qui, sur les recommandations écrites du chérif de Jenné et sur les explications verbales du propriétaire du bateau, attendait Abdallahi chez son hôte, dut adoucir un peu l’amertume de ce désappointement. « Sidi Abdallahi Chébir, dit M. Caillié, me fit appeler pour souper avec lui. L’on nous servit une bouillie de mil au mouton. Nous étions six autour du plat : on mangeait avec les doigts, mais aussi proprement que possible. Sidi ne me questionna pas ; il me parut doux, tranquille et très-réservé. C’était un homme de quarante à quarante-cinq ans, haut de cinq pieds environ, gros et marqué de petite vérole ; son maintien avait quelque chose d’imposant. Il parlait peu et avec calme. » Ce pieux musulman donne au voyageur toutes les commodités désirables, notamment une chambre séparée dont il lui livre la clef. Deux fois par jour, il lui envoie un plat de riz ou de mil très-bien assaisonné avec du bœuf ou du mouton[26].
[26] La maison occupée à Tombouctou par M. Caillié, n’était séparée que par la largeur de la rue de celle qu’y avait habité le malheureux major Laing en 1826. M. Caillié qui, à Jenné même, avait entendu parler du Chrétien venu, disait-on, pour écrire la ville, et tout ce qu’elle contenait, put recueillir de nombreux détails sur la fin déplorable de la bouche même de l’hôte du major : Arabe dont notre voyageur reçut plusieurs fois des dattes et, lors de son départ, une culotte en coton bleu.
Quant aux constructions et aux habitudes de la ville, elles ne présentent rien de nouveau à qui vient de voir Jenné : mêmes maisons à terrasse, sans fenêtre et sans cheminée, mêmes briques rondes, séchées au soleil ; même répartition des diverses branches du commerce entre les Arabes et les indigènes.
La ville, qui dessine un triangle, paraît avoir une lieue de tour et contenir au plus dix à douze mille habitants. Les maisons n’ont que le rez-de-chaussée et quelques-unes un cabinet au-dessus de la porte d’entrée. Les rues sont propres et assez larges pour trois cavaliers de front. Au milieu de la ville et au-dehors, des cases rondes en paille servent de logement aux pauvres et aux esclaves.
M. Caillié compte huit mosquées, dont deux grandes, surmontées d’une tour en briques avec un escalier intérieur[27]. Du haut de ces tours, où M. Caillié prenait ses notes à son aise, on ne découvre au loin qu’une plaine immense de sable blanc, dont l’uniformité est à peine rompue, çà et là, par quelques arbrisseaux rabougris ou bien par quelques buttes de sable. Le voyageur donnerait presque le nombre des arbres qui ombragent Tombouctou. Il cite entre autres quelques palmachristi et au centre de la ville un palmier doum, sur une sorte de place entourée de cases rondes.