[27] Ces deux mosquées ont paru au voyageur d’une construction ancienne. Mais ce qui est plus remarquable, c’est qu’il a cru distinguer, dans la plus grande, des parties qui, par leur élégance, contrastent complètement avec le reste, et paraissent appartenir à une époque plus reculée. Ce sont trois galeries soutenues chacune par dix arcades de dix pieds de haut et de six pieds de large.
Le bois est extrêmement rare à Tombouctou ; les plus riches seuls en brûlent ; les autres ne brûlent que le crottin de chameau. Le fourrage pour les chameaux, les chevaux, les ânes, les bœufs et vaches, les moutons, les chèvres, vient de trois et quatre lieues. Un tabac d’une petite espèce est la seule culture autour de la ville. L’eau se vend au marché, tirée de quelques citernes découvertes et chauffées par le soleil ou bien apportée du fleuve par Cabra. Vous avez vu quels approvisionnements viennent de Jenné : ces approvisionnements sont à la merci des Touariks qui peuvent refuser le passage aux embarcations et ne l’accordent qu’à force d’exactions, tant à bord des bateaux que dans la ville même.
Tombouctou ne reçoit d’ailleurs que du sel, apporté à dos de chameau de plusieurs endroits du désert ; c’est avec ce sel qu’elle paie tout le reste.
La ville appartient aux Noirs ; mais les négociants arabes, sans participer directement au gouvernement, ont, au nom de leur religion et de leur richesse, beaucoup d’ascendant dans les conseils. Du reste, Arabes et noirs sont tous zélés musulmans. Le roi de Tombouctou, auquel le voyageur rend une courte visite avec son hôte, est lui-même un noir. « Ce prince, dit-il, me parut d’un caractère affable. Il pouvait avoir cinquante-cinq ans. Ses cheveux étaient blancs et crépus ; il était de taille ordinaire, avait une belle physionomie, le teint noir-foncé, le nez aquilin, les lèvres minces, une barbe grise et de grands yeux. Ses habits, comme ceux des Arabes, étaient faits en étoffes d’Europe ; il portait un bonnet rouge avec un grand morceau de mousseline autour, en forme de turban… Il se rendait souvent à la mosquée. »
Tous les habitants de Tombouctou font deux bons repas par jour. Les noirs aisés font, comme les Arabes, leur déjeuner avec du pain de froment, du thé et du beurre de vache. Le commerce est l’occupation de tous. Ici, comme à Jenné, les plus belles maisons sont aux Arabes. Les plus riches ont des matelas de coton, les autres couchent sur des nattes ou sur une peau de bœuf, tendue à quelques pouces de terre sur quatre piquets. Les Arabes, établis là pour quelques années seulement, ne prennent pas d’autres femmes que leurs esclaves.
La parure des femmes est la même qu’à Jenné : mêmes tresses de cheveux, mêmes grains de verre, d’ambre ou de corail au cou ; mêmes anneaux ronds ou plats aux bras et aux pieds, mêmes boucles d’oreille et de nez.
Au marché, même vente publique d’hommes et de femmes. Du reste, selon M. Caillié, c’est toujours avec regret que ces malheureux s’éloignent de cette ville, si triste qu’en soit le séjour : bien nourris, bien vêtus, rarement battus, assujétis d’ailleurs aux cinq prières, ils ne peuvent quitter Tombouctou pour une autre servitude sans être assurés de perdre au change.
Au tableau que fait le voyageur de la douceur des hommes envers les femmes et les esclaves, on serait tenté de craindre que le voyageur ne se soit trop pressé de généraliser les consolantes observations que lui fournissait la maison du bon Sidi Abdallahi Chébir.
Une occasion s’était présentée pour traverser le désert ; mais avant de repartir, Abdallahi avait paru vouloir se reposer une quinzaine de jours. « Tu peux rester ici plus longtemps, si tu le veux, lui dit son hôte. Tu me feras plaisir et tu ne manqueras de rien. » Cet excellent homme alla même jusqu’à proposer au voyageur de l’établir dans la ville. Le départ fut enfin fixé au 4 mai.
Pendant les quatorze jours que M. Caillié est resté dans cette ville célèbre, la chaleur y fut excessive ; le vent d’est ne cessa pas de souffler ; le marché ne se tenait que le soir vers trois heures ; les nuits elles-mêmes furent d’un calme étouffant : le voyageur ne savait où se réfugier contre cette atmosphère brûlante.