Toutefois, si quelque chose eût pu lui faire oublier l’excessive chaleur du jour, le calme étouffant des nuits, les tourbillons de poussière, le morne silence des rues, la désespérante nudité des campagnes, c’eût été le gracieux accueil de son hôte. Du reste à l’affabilité des habitants, à la douceur de leurs manières, à la simplicité de leurs relations, au calme religieux empreint sur tous les visages, il est aisé de voir que si Tombouctou est le désert, c’est le désert humanisé par tout ce qu’une paisible aisance peut apporter de consolation dans un exil volontaire.
Quant à ces autres Arabes avec qui M. Caillié va se remettre en route, sous une même couleur de peau, ce n’est plus le même peuple. Ces commis-voyageurs par qui Maroc et Tombouctou se donnent la main à travers les sables : ces voituriers du Sahara, endurcis au mal, qui, pour un peu d’or, font chaque année par deux fois leurs deux ou trois cents lieues, malgré le soleil et malgré le vent, malgré la faim, malgré la soif, sans autre ressource pendant trois ou quatre mois de fatigues que du riz cuit à l’eau, du chameau séché, de l’eau tiède, salée ou croupie : — ces hommes peuvent-ils ressembler aux heureux négociants de la ville qui, tranquillement couchés auprès des planches de sel qu’ils étalent à leur porte, font tenir leurs boutiques par leurs esclaves, et ont tout loisir de causer entre eux, d’étudier le Coran, et d’être calmes, justes et bons.
Par malheur, le voyageur n’avait pour sortir de Tombouctou qu’une seule porte, la porte du nord[28] ; il fallait qu’il suivît jusqu’au bout la ligne que nous avons tracée sur la carte, sous peine de voir l’authenticité de ses récits mise en doute, et de perdre le fruit de tant de fatigues.
[28] Il ne faudrait pas prendre cette expression à la lettre ; car M. Caillié nous apprend que la ville de Tombouctou n’est pas entourée de murs.
Les présents du départ sont ici des échanges. Abdallahi, le pauvre, comme on l’appelle à Tombouctou, fait à grand’peine accepter à son dévot et généreux hôte sa vieille couverture de laine et le pot de fer blanc qui lui sert pour ses ablutions. Il en reçoit en retour une magnifique couverture de coton, une chemise de coton toute neuve, deux sacs en cuir pour sa provision d’eau, du pain de froment cuit au four, comme notre biscuit, du doknou[29], du beurre de vache fondu, une bonne quantité de riz, et surtout de chaudes recommandations pour son correspondant d’El-Arouan. Les trente mille cauris d’étoffe, provenant de la vente de Jenné, servirent à payer la location d’un chameau.
[29] Ce nom désigne la pâte de farine de mil et de miel, que l’on délaie, en chemin, avec de l’eau.
LE DÉSERT.
Le jour du départ (4 mai 1828), avant le lever du soleil, le riche Sidi était debout pour partager une dernière fois avec le pauvre pèlerin son thé et son pain frais au beurre. Quelques heures après, le voyageur, que les adieux ont retardé et qui rejoint la caravane à la course, chemine lentement vers la France, assez durement assis entre des ballots, sur un chameau chargé ; heureux en comparaison de tel noir esclave, qui vainement s’appuie sur la croupe des chameaux, vainement se couche à terre, relevé et chassé en avant à coups de verges et de cordes.
Il faut aller à plus de demi-lieue de la ville pour trouver quelques arbustes. Viennent alors quelques buissons rabougris, quelques herbes couvertes de sable que les chameaux broutent en marchant ; quelques gommiers élancés au maigre ombrage. Puis, la végétation s’efface peu-à-peu, la terre devient de plus en plus nue et désolée : dès le troisième jour, plus rien que des sillons ou des vagues sablonneuses, creusés ou relevés par le vent, des plaines uniformes de sable uni et presque mouvant, sans trace de chemin frayé ; plus rien que la réverbération du soleil sur ce sable où les pieds ne peuvent poser sans douleur.
Les seuls êtres que l’on rencontre en ces solitudes sont des corbeaux et des vautours qui font leur pâture des chameaux morts en route ; ou des Touariks, qui, regardant le désert comme leur domaine, mettent à contribution les caravanes qui le traversent. Deux de ces hommes, montés sur le même chameau, au bras gauche le bouclier de cuir, le poignard au côté, à la main droite une pique, accourent se joindre à la caravane. Ce fut à qui leur donnerait de l’eau, bien que l’on n’en dût pas trouver de cinq jours. Ce qu’on avait de meilleur fut pour eux ; tant est grande la terreur que leur seul nom inspire.