Enfin, le 9 mai, après six jours de marche (le plus souvent de nuit), après cinq jours de calme étouffant, après cinq jours pendant lesquels des nuages qui semblent cloués à la voûte céleste, n’accordent pas une goutte d’eau aux ardentes prières des voyageurs, — on retrouve enfin un peu d’herbe, et l’on aperçoit de loin les chameaux d’El-Arouan. Les compagnons de route de M. Caillié lui montrent l’endroit où, deux années auparavant, gisait le corps du major Laing, abandonné aux oiseaux de proie du désert, et lui redisent les détails de sa mort funeste. A neuf heures du soir, les aboiements de chiens annoncent le voisinage de la ville. Ces aboiements rappellent au voyageur qu’il n’a pas vu de chien à Tombouctou. Le voyageur passe une très-bonne nuit hors de la ville, étendu à terre sur sa couverture, auprès du bagage : réveillé seulement à minuit pour prendre sa part d’une bouillie de mil apportée d’El-Arouan.

Pendant les dix jours qu’Abdallahi reste dans cette singulière ville, il échappe à grand’peine à la défiance et aux exigences des Arabes et des noirs qui veulent absolument qu’il leur donne du tabac, et vont même jusqu’à le traiter de chrétien ; mais ses recommandations de Tombouctou, et la protection de son hôte, correspondant de Sidi, viennent à son secours ; il s’en tire encore une fois à force de zèle religieux et grâce aussi à la crédulité des vieillards qui disaient en arabe : « Remercions Dieu qu’il soit venu parmi nous. »

Pendant ces dix jours, le vent d’est souffle sans interruption, et tient le voyageur emprisonné ; impossible de tenir les portes ouvertes à cause du sable qui pénètre partout et entre même par les fentes de la porte. M. Caillié reste tout le jour couché à terre, obligé de se recouvrir d’un drap pour se préserver de la poussière ; sans autre rafraîchissement pour son gosier desséché que de l’eau saumâtre et chaude, même dans les courants d’air auquel on l’expose. Impossible, même aux esclaves, de marcher pieds nus dans la ville ; pour toute rosée, retombe, la nuit, le sable que le vent a soulevé pendant le jour. Et pourtant trois mille hommes[30], Arabes ou noirs esclaves (Arabes, enfermés le plus souvent, avec un linge sur la bouche pour se préserver du sable : esclaves que leurs maîtres ménagent forcément pour qu’ils vivent) ; trois mille hommes se résignent à passer douze ou quinze ans dans cet entrepôt de commerce, pour se préparer quelque repos sur leurs vieux jours, dans les verdoyantes campagnes de Barbarie[31].

[30] Ce chiffre est probablement trop fort, on peut penser que M. Caillié, en donnant avec raison peut-être cinq cents maisons à El-Arouan, a eu tort de donner à chaque maison six habitants.

[31] Encore cet espoir même n’est-il pas laissé aux noirs esclaves, bien plus nombreux à El-Arouan, que les Arabes.

Les maisons, crépies avec de la terre jaune, ressemblent à celles de Jenné et de Tombouctou, aux toits près, qui sont plats de même, mais de joncs et non de bois. Du reste, point de marché à El-Arouan ; de la viande séchée, pour tout régal : pour seul combustible, le crottin de chameau. Point de végétation, point de culture, point de fourrage.

L’hôte d’Abdallahi, l’un des plus riches commerçants de la ville et musulman zélé, pour l’amour du Prophète, grand soin du voyageur. Il lui envoie régulièrement, sur les onze heures, un plat de riz à la viande : à huit heures du soir, une bouillie de mil assaisonnée de sel et de beurre. Pour l’amour du Prophète aussi, il le pourvoit de cinquante livres de riz, de cinquante livres de doknou, de dix livres de beurre fondu. M. Caillié répond à ces libéralités par son dernier morceau d’étoffe de couleur, une paire de ciseaux et quelques pièces d’argent, lesquelles sont reçues comme une rareté. Les petites coquilles n’ont pas cours à El-Arouan ; et les petits morceaux d’or ou d’argent, qui y servent seuls de monnaie, ne portent pas d’empreinte. Un Arabe d’El-Arouan donne au voyageur un troisième sac de cuir pour sa provision d’eau.

La caravane qui n’était en partant de Tombouctou que de six cents chameaux, en compte au départ d’El-Arouan, le 19 mai, huit cents de plus ; non pas à la file, mais dispersés au large dans la plaine, ceux qui appartiennent au même maître, marchant par troupe distincte et rapprochés les uns des autres. Après deux ou trois heures de marche sur un terrain de sable dur, entrecoupé de monticules de sable mouvant, l’on rencontre cinq maisons en briques jaunes, écoles religieuses où les enfants de la ville viennent étudier le Coran : puis au-delà, des puits assez profonds d’eau saumâtre, auxquels on s’arrête pour boire une dernière fois à longs traits.

Au milieu de ces vastes solitudes, les puits de Mourat (c’est le nom des cinq maisons) entourés de quatorze cents chameaux et de quatre cents hommes, offraient le tableau mouvant d’une ville populeuse. C’était un vacarme affreux, D’un côté l’on voyait des chameaux chargés d’ivoire, de plumes d’autruche, de gomme, de ballots de toute espèce et aussi de noirs (hommes, femmes et enfants), qu’on allait vendre, avec le reste, dans les marchés de Maroc. Plus loin, les Arabes (et Abdallahi avec eux) prosternés, imploraient l’assistance divine. — Au-devant s’étendait un horizon sans bornes, où le ciel et la terre mêlaient leurs teintes de feu. Tout ce que l’on distinguait devant soi, c’était une plaine immense de sable éclatant, nuancée à peine par l’ombre de quelques roches saillantes ou les ondulations de quelques monticules arrondis.

A cette vue, les chameaux poussèrent de longs mugissements. Les esclaves, les lèvres immobiles et les yeux au ciel, semblaient penser encore à leurs vertes montagnes, à leurs frais pâturages, à leurs vieux arbres si feuillus, à leurs jeux et à leurs danses. Ils ne songeaient guère à se débattre contre l’impitoyable cupidité de leurs oppresseurs qui, à cette heure même, la face contre terre, en appelaient à la commisération d’Allah et de toute la force de leurs poumons invoquaient, pour eux-mêmes, le Dieu clément et miséricordieux[32].