[32] Besm allah alrohman elrahim au nom de Dieu clément et miséricordieux. Cette formule, répétée en tête de tous les chapitres du Coran, est pour les musulmans ce que le signe de la croix est pour les chrétiens.

Quant au voyageur, il échappe au désespoir par l’enthousiasme : Une sorte d’ardeur belliqueuse brille dans ses yeux. Ce mur de sable qui se dresse au loin devant lui, lui apparaît comme une place imprenable à l’assaut de laquelle il faut monter pour l’honneur de la France. S’il s’élance gaîment sur son chameau, c’est aussi que cette France est en avant qui l’appelle, avec les souvenirs de l’enfance et les espérances de l’âge mûr.

Enfin, l’on se remet en marche. Tous les hommes portent deux bandes de toile de coton sur les yeux et sur la bouche pour se préserver à la fois de la poussière et de l’air chaud et sec qui fatigue les poumons.

Le premier jour, calme étouffant : soif dévorante ; point d’appétit ; une seule distribution d’eau ; vers dix heures du soir, un repas de riz chaud au beurre fondu. Ce repas n’était pas désaltérant.

Le lendemain à dix heures du matin, l’on dresse les tentes pour marcher pendant la nuit. « On nous donna à chacun, dit M. Caillié, une calebasse d’eau contenant près de trois bouteilles que nous avalâmes d’un seul trait : cette eau tiède nous remplissait l’estomac sans nous désaltérer. J’aurais bien mieux aimé en avoir moins à la fois et plus souvent ; mais les Maures qui présidaient aux distributions ne voulurent entendre à aucun nouvel arrangement, et s’en tinrent à leur vieille habitude. Du reste, il n’y avait de préférence pour personne. » Les Maures dont c’était le tour de conduire les chameaux, et qui marchaient à pied en fredonnant des airs, ne buvaient comme les autres qu’aux distributions générales.

Le vent (vent d’est auquel succède le vent d’ouest, au coucher du soleil) ne cesse de soulever une poussière brûlante. Le 21, à dix heures du matin, après avoir marché toute la nuit sur un sable uni et complètement aride, on dresse les tentes, et l’on s’étend sur le sable. « Malgré toutes les précautions que j’avais prises, dit le voyageur, la chaleur fut si forte, ma soif si ardente qu’il me fut impossible de dormir : ma bouche était en feu et ma langue collée à mon palais.

« J’étais comme expirant sur le sable… Je ne songeais qu’à l’eau, aux rivières, aux ruisseaux. Dans mon impatience, je maudissais mes compagnons, le pays, les chameaux, que sais-je ! le soleil même qui ne regagnait pas assez vite les bornes de l’horizon.

« L’endroit était d’une aridité affreuse ; pas un seul petit brin d’herbe ne reposait l’œil. Les chameaux, exténués de fatigue et de jeûne, couchés près des tentes, la tête entre les jambes, attendaient tranquillement le signal du départ. Enfin il fut donné : à quatre heures et demie, Sidi-Ali (le propriétaire du chameau qui portait Abdallahi) jeta quelques poignées de doknou dans une grande calebasse, versa de l’eau dessus et mêla le tout avec ses mains, en y plongeant les bras jusqu’aux coudes : spectacle repoussant pour tout autre que des affamés ; car l’eau était si précieuse que le vieux Ali n’avait pas lavé ses mains depuis plusieurs jours. Quoique ce breuvage fût tiède et fort sale, nous le bûmes à longs traits et avec délices.

« Après s’être désaltérés, les Maures visitèrent leur bagage et les plaies de leurs chameaux, faisant écouler le sang et le pus, coupant les chairs mortes, couvrant les chairs vives de sel pour empêcher la gangrène.

« Quelquefois c’était en sortant de panser ces plaies, que Sidi-Ali venait préparer notre breuvage sans même se nettoyer les mains, ou si, par hasard, il les lavait, il faisait boire à un de ses noirs l’eau dont il s’était servi. On ne peut pas s’imaginer l’horreur et le dégoût que me causait le mépris de cet homme pour ses semblables. »