Le 22 mai, le vent d’est continue d’échauffer l’atmosphère : la soif augmente avec la chaleur, et l’eau diminue sensiblement. Le vent dessèche les outres : l’eau filtre à travers les pores. Abdallahi essaie d’acheter quelques outres de plus ; mais les outres n’ont plus de prix. Il se résigne à se traîner, dans les haltes, d’une tente à l’autre, et à mendier, le chapelet à la main, quelques gouttes d’eau pour l’amour de Dieu. Le moment était mal choisi ; le pauvre mendiant augmentait, en pure perte, sa soif et sa lassitude.

Le 23, le vent d’est soulève des trombes de sable qui, dans leur course, menacent de balayer hommes et chameaux tous ensemble. L’une de ces trombes fait tournoyer les tentes, comme des brins de paille. Le sable soulevé cache le ciel et le soleil, comme un brouillard épais ; les gémissements sourds et plaintifs des chameaux répondent aux lamentations des noirs et aux cris d’effroi des fidèles qui répètent de toutes parts : Allah il allah, etc. (Dieu est Dieu, et Mahomet est son Prophète.)

« Tout le temps que dura cette affreuse tempête, nous restâmes étendus sur le sol, sans mouvement, mourant de soif, brûlés par le sable et battus par le vent. Le calme rétabli, nous nous disposâmes à partir ; on prépara le doknou et l’on nous distribua à boire. Pour savourer le plaisir que me promettait ma portion d’eau, je mis la tête dans ma calebasse ; je ne prenais pas même le temps de respirer ; j’éprouvai aussitôt un malaise général et presque la même soif. »

Vers quatre heures, les chameaux, agitant lentement le cou et ruminant, reprirent tristement leur marche vers le nord, sans que l’on eût besoin de leur montrer le chemin, sur un terrain sablonneux, couvert de roches de quatre à cinq pieds de hauteur.

Les hommes, envoyés le 22, à la recherche des puits, ne revenaient pas. Après une journée perdue à les attendre, on fait route de 24 vers quatre heures du soir, toujours vers le nord, sur un sol plus uni que la veille, mais également couvert de roches. Cette nuit-là, pas un œil ne se ferme, et la caravane marche en avant sans autre bruit que le piétinement des chameaux : les conducteurs eux-mêmes se taisent et se relaient plus souvent que de coutume.

Le 25, vers neuf heures du matin, on fait halte dans une plaine de sable dur où croît un peu d’herbe, aussitôt dévorée par les chameaux. « Il ne restait plus qu’une outre et demie d’eau pour onze bouches ; on devenait de plus en plus économe. Après avoir bu quelques gouttes d’eau, l’on s’étendit à terre, en attendant les hommes envoyés à la provision. Vers dix heures, ces malheureux arrivèrent, à moitié morts de soif. » Les puits tant cherchés, trouvés enfin et déblayés, étaient à sec. « Pressés par une soif ardente, ils s’étaient décidés à tuer un chameau pour se partager l’eau contenue dans son estomac !

« Vers quatre heures du soir, après avoir bu le reste de notre eau, la caravane, plus altérée que jamais, se remit en rente. Vers neuf heures, on fit, comme à l’ordinaire, halte pour la prière ; un Maure, qui nous accompagnait, nous donna à chacun un peu de son eau. La nuit comme les précédentes fut très-chaude. »

Enfin, le 26, après avoir marché toute la matinée sur un sol dur, couvert de roches rouges ou noires et feuilletées, après avoir gravi une côte de trois à quatre cents pieds, on descend dans un bas-fond de gros sable jaune, entouré de montagnes roses. Là, sont les puits de Télig, comblés par le sable. « Les Maures se mirent aussitôt à les déblayer, et, pour la première fois depuis sept jours, l’on fit boire les pauvres chameaux qui, sentant le voisinage de l’eau, étaient indomptables. Quand on les chassait à coups de cordes, ils couraient dans la campagne et revenaient en ruminant s’accroupir autour des puits et poser leur tête sur le sable frais qu’on en retire. La première eau fut très-noire et bourbeuse, et malgré la quantité de sable qu’elle contenait encore, les chameaux se la disputaient avec acharnement. Ces puits dont l’eau est très-abondante, mais saumâtre, n’ont pas plus de trois à quatre pieds de profondeur.

« Lorsque l’eau fut buvable, j’allai mettre ma tête entre celles des chameaux, un Maure me donna à boire dans son seau de cuir, car on n’avait pas pris le temps de déballer les calebasses. »

Ce jour, véritable fête pour les chameaux, est employé tout entier à les faire boire : ils ne pouvaient se désaltérer et se disputaient dans l’auge jusqu’à la dernière goutte ; les Maures, occupés de leurs chameaux, ne songeaient pas à dresser les tentes ; le vent d’est qui soulevait des tourbillons de poussière, et un soleil ardent, sans abri, gâtent un peu les plaisirs de cette journée ; toutefois l’abondance de l’eau permet de faire cuire un peu de riz : premier repas, depuis le 19 au soir.