Les puits de Télig sont, au dire des Maures, à quatre ou cinq heures de marche (à l’est) des mines de Toudéni, d’où se tirent les planches de sel qui s’importent de Tombouctou à Jenné et ailleurs.
Le 27, départ vers trois heures du soir ; et deux heures après, halte sur une veine de sable gris mouvant. Quelques pieds d’herbages épineux soulagent un peu les chameaux, qui n’ont presque rien mangé depuis sept jours. Avant de quitter les puits, on avait tué deux de ces animaux[33] qui ne pouvaient aller plus loin, et étaient près de périr de fatigue. On distribua cette viande à tous ceux qui en voulurent. Elle servit pour le souper. Ali en fit bouillir quelques morceaux, et dans le bouillon fit cuire un peu de riz qui conserva le mauvais goût du chameau. Quant à la viande, les Maures la dévorèrent avec avidité et si dure qu’elle fût, la trouvèrent excellente.
[33] M. Caillié vit tuer ainsi quatre chameaux avant d’arriver au Camp d’Ali.
La chaleur paraît plus supportable au voyageur : la soif est désormais moins pressante ; l’eau n’est plus aussi rare, les puits sont plus rapprochés les uns des autres. Le désert ne finit pas ici, mais ici finissent ses plus terribles rigueurs.
A mesure que la nature paraît s’humaniser et s’adoucir, la cruauté des compagnons d’Abdallahi se déploie plus à l’aise. En même temps que le soleil et le vent d’est deviennent plus traitables, la défiance et la dureté de cœur de ces hommes augmentent : ils tournent contre le chrétien converti le peu de loisir et de gaîté que leur laisse à présent leur position meilleure.
L’exemple d’Ali les encourage. Ce propriétaire de chameaux, dont les mains sales et gercées pétrissaient et délayaient si gracieusement la pâte de mil et de miel, petit homme de quatre pieds, à la figure ridée, aux yeux noirs et méchants, à la bouche grande, au menton allongé, à la barbe grise, n’était plus, au désert, l’humble vieillard qui, les yeux baissés, le chapelet à la main, les saintes invocations sur les lèvres, avait séduit par ces dehors et l’honnête Sidi de Tombouctou et son pieux correspondant d’El-Arouan et notre Abdallahi, promettant à tous d’avoir pour le pauvre voyageur les tendres soins d’un père. Que dis-je ? il abusait encore les autres compagnies de la caravane, affectant de s’être chargé du pauvre pèlerin par pure charité musulmane, quand il avait reçu d’avance de Sidi en bon et bel or, la valeur de cent vingt francs, et d’en avoir tout le soin imaginable, au moment même où il venait de lui refuser l’eau commune à présent, et qu’il ne refusait pas aux esclaves. Si le voyageur buvait, Ali fredonnait le petit air avec lequel il faisait boire ses chameaux. Dans le langage d’Ali, Abdallahi et sa monture n’avaient qu’un seul et même nom ; dès qu’il avait prononcé le mot de Gageba, les noirs, enhardis par la cruelle gaîté des Arabes, dansaient autour de l’homme à qui s’adressait ce nom de chameau, lui montrant tour-à-tour le morceau de bois qu’ils avaient ordre de lui passer au nez et la branche d’épines qu’ils devaient lui mettre dans les yeux. « Tu vois bien cet esclave, lui disaient les Maures, eh bien ! je le préfère à toi. » Puis esclave et maître, de ricaner aux éclats.
Il faut ajouter qu’Abdallahi mangeait à part, depuis que ses compagnons de route s’étaient aperçus avec horreur qu’il avait eu le scorbut. Du reste, il n’avait pu parvenir à enlever et faire sauter comme eux le riz dans la main, à le pétrir rapidement en petites boulettes, et le jeter, en humant, dans la bouche. Les Arabes de Jenné entre autres, lui voyant renverser à terre quelques gouttes de bouillie de mil, s’en étaient pris de cette maladresse aux chrétiens, qui, disaient-ils, ne lui avaient pas même appris à manger décemment. Les Arabes du désert moins polis, ouvraient une bouche énorme, y plongeaient les deux mains à la fois, avec des grimaces hideuses, et criaient de toute leur force : « Il ressemble à un chrétien. » — S’il leur demandait de l’eau : « Donne-nous, répondaient-ils, ton coussabe et ton cadenas, et tu auras à boire. » Ce coussabe (chemise de coton, présent de Sidi) et ce cadenas étaient avec sa couverture de coton et son sac de cuir, tout ce qui restait à M. Caillié d’apparent. Sa seule ressource était de dire à ces Maures que leurs fusils venaient de France, — ou bien d’avoir recours aux autres compagnies de la caravane. Là, questionné à l’envi sur sa conversion, sur sa fuite et surtout sur les ridicules et les crimes des chrétiens, il voyait ses réponses payées d’un peu d’eau, de mil et de miel.
Le 3 mai, puits de Cramès, à sec ; le 1er juin, entre plusieurs gros blocs de sel, puits de Trasas, eau salée ; le 5, puits d’Amoul-Gragim, eau bourbeuse et salée ; le 9, puits d’Amoul-Taf, eau douce, mais peu abondante : enfin le 12, les chameaux descendent avec peine par un sentier étroit dans un profond ravin entouré de roches énormes : au fond de ce ravin, un joli bosquet de dattiers ombrage une eau abondante, fraîche et limpide. Il faut avoir marché depuis le 4 mai sur un sable nu et brûlant, pour savoir quelle volupté attend le voyageur à ces puits d’El-Ekseif, et l’arrête.
Le seul incident, depuis les puits de Télig, est la visite de quelques gros serpents qui inquiètent, à plusieurs reprises, le sommeil des voyageurs. J’oublie une alerte de la caravane, effrayée par quelques chameaux aperçus dans le lointain : alerte qui met tous les Maures en armes, et vaut au pauvre Abdallahi l’aumône d’un peu d’eau et d’un morceau de chameau bouilli de la part de trois ou quatre Marabouts en prière, restés seuls au camp avec les esclaves.
Le 27, après quatorze autres jours de marche, de haltes et de départ à toute heure du jour et de la nuit (quatorze jours pendant lesquels la provision d’eau est renouvelée quatre fois), un coup de fusil annonce un homme envoyé par Ali qui avait pris les devants, et porteur de lettres sur l’état des marchés du Tafilet.