Le 2 août, après bien des démarches vaines auprès du Bacha, après avoir vendu sa dernière chemise au marché, le voyageur se remet en route, sur un âne, à quatre heures du soir. Le caravane d’ânes et de mulets, dont sa monture fait partie, est honorée de la présence de quelques marchands de dattes de la race de Mahomet, Chérifs devant lesquels les musulmans et les Juifs même ne passent pas sans ôter et prendre à leurs mains leurs sandales, avec une inclinaison respectueuse. Abdallahi, dans ce trajet, vit le plus souvent de leurs restes. Une autre bonne fortune est celle qui lui donne pour compagnon de route un favori de l’empereur, lequel escorte sa femme dérobée aux regards sous un pavillon d’écarlate, et voyage avec assez de libéralité.
Du reste, le voyageur n’est pas heureux dans les épreuves auxquelles il met la charité et la patience des musulmans, soit qu’il quête, le chapelet à la main, des dattes par les villes et villages : soit qu’il fatigue de sa toux opiniâtre les voyageurs couchés comme lui à terre, à la porte des églises musulmanes.
A cela près, les jardins fruitiers, entourés de murs ou de fossés, qui bordent la route, délassent délicieusement ses yeux, auxquels sont encore tout présents les plaines arides qu’il vient de traverser. Les figuiers, les poiriers, les abricotiers, les raisins et les roses lui feraient prendre le Tafilet pour le paradis terrestre, si les hautes et nombreuses montagnes qui barrent le passage à l’horizon, ne lui annonçaient que ses fatigues ne sont pas terminées, et qu’à défaut de force, il va lui falloir du courage encore.
La 11 août, ânes, mulets et hommes, également épuisés, arrivent à Soforo, petite ville murée comme les autres, dans une belle plaine de maïs et d’oliviers. Ce que M. Caillié y vit de plus remarquable, ce sont deux moulins à eau et, à la tour de la mosquée, une mauvaise horloge. Il avait troqué la veille, contre de l’eau et un petit gâteau de froment à l’anis, sa dernière emplâtre de diachylon, pour le mal de pied d’un Chérif.
FEZ ET MÉQUINAZ.
Le 12 août vers midi, il entre à Fez avec les Juifs qui se rendaient au marché en grand nombre. Les deux jours que le voyageur passe en cette ville (la plus belle, dit-il, qu’il ait vue en Afrique), il couche à l’écurie, seule hôtellerie des étrangers, à côté des ânes et des mulets, et va prendre ses repas à la mosquée.
Sans nous arrêter davantage à Fez, prenons le chemin de Méquinaz, où M. Caillié se rend sous prétexte de parler à l’empereur. Partis le matin à sept heures (14 août), nous arrivons à cinq heures du soir, en compagnie de deux Mauresses à demi voilées, très-blanches et très-rieuses. M. Caillié en avait une en croupe sur sa mule. La journée avait été assez gaie : le pauvre cavalier avait vu ses soins payés d’une tranche de melon et d’un morceau de pain.
Repoussé de l’écurie sur la paille de laquelle il demande la permission de s’étendre, enviant son gîte à la mule qui l’avait porté, le voyageur s’était établi pour sa nuit dans la maison de Dieu ; étendu à terre, il commençait à goûter du repos, quand le portier du saint lieu vint le pousser rudement du pied et lui crier d’une voix rauque de se lever et de sortir ; prenant son sac de cuir, il sortit sans savoir où poser sa tête. Il pensa tristement aux pièces d’argent et aux quatre boucles d’or de Bouré qui lui restaient, et qu’il était obligé de cacher. Il était si faible qu’à la vue de tant d’humiliations et de fatigues, il ne put retenir ses larmes. Un marchand de légumes lui permit à grand’peine de s’abriter sous sa boutique : mais le froid ne le laissa pas dormir.
Le lendemain matin, M. Caillié, son sac sur le dos, se dirige à pied vers Rabat[34] ; mais ses jambes refusent de le porter, il revient à Méquinaz. Cette fois, un bon barbier lui donne hospitalité. Le 16, il repart, sur un âne : si faible qu’il ne peut y monter seul. Le 17, halte, vers midi, au milieu d’un camp militaire, qu’il quitte le 18, à trois heures du matin ; le même jour, nous arrivons à Rabat.
[34] Ou Arbate.