Les Maures, à qui le voyageur présente quelques pièces anglaises à changer, le renvoient aux chrétiens, et lui indiquent le Consul de France : « Je frappai à la porte, et le cœur me battit, en pensant que j’allais voir un Français. »
Le consul où plutôt l’agent consulaire pour la France, à Rabat, était un Juif. Ce Juif fait subir un interrogatoire au voyageur, lui donne quelques sous sur ses pièces anglaises, lui recommande la prudence, et l’envoie dîner dans la rue et coucher à l’écurie. Mais, la prudence elle-même interdit ce gîte à M. Caillié. Les chiens qui font la nuit la police de la ville, le forcent d’aller chercher le repos dans un cimetière au bord de la mer. Ses repas consistaient en pain et raisin : quelquefois, ajoute-t-il, je me permettais d’acheter un morceau de poisson frit.
M. Caillié avait vu avec douleur un brick portugais partir pour Gibraltar, sans avoir pu obtenir de l’agent consulaire la faveur d’y être embarqué. Le 2 septembre, après quinze jours de ce fatigant vagabondage et de vaine attente, M. Caillié écrit au vice-consul de France à Tanger, et, pouvant à peine se tenir, se met lui-même en route pour cette ville. L’âne qui le porte enfonce jusqu’aux jarrets dans un sable mouvant, le long de la mer, et l’oblige à descendre. Dans une halte, le voyageur, enveloppé de sa vieille couverture, essuie un violent accès de fièvre.
A Larache, il voit deux bâtiments français en croisière. Cette vue lui donne des forces. « Les montagnes, qui avoisinent Tanger, me furent, dit-il, bien pénibles à gravir. Enfin, malade et exténué de fatigues, j’atteignis cette ville le 7 septembre à la nuit tombante. »
TANGER.
« Comme j’entrais à pied, la sentinelle ne me dit rien, ce qui m’évite une explication avec le gouverneur.
« Je déposai mon sac à l’écurie, et dès le même soir, je courus dans la ville pour découvrir le consulat de France. Je vis plusieurs mâts de pavillon : l’obscurité m’empêcha de reconnaître le nôtre. Je n’osais m’adresser aux musulmans. Je passai à l’écurie une nuit bien agitée…
« Rendu, le lendemain, dans la rue où j’avais vu les mâts de pavillon, j’aperçus une porte ouverte. Un chrétien était auprès ; après avoir regardé autour de moi, je lui demandai, en anglais, la résidence du consul britannique : « Vous y êtes, » répondit-il ; je voulus entrer ; mais cet homme s’y opposa en me repoussant avec horreur, tant j’étais sale et défiguré. Je lui demandai la demeure de notre consul : il me répondit brusquement : Il est mort. Mais un Juif qu’il appela m’enseigna la porte du vice-consul, et d’un air curieux me demanda qui j’étais et ce que je voulais à un chrétien. Sans lui répondre je m’éloignai un peu… Je retournai, quelques minutes après, à la porte du vice-consul, et, comme elle était entr’ouverte, j’y entrai : une femme juive appela M. Delaporte qui me reçut avec empressement, et me fit monter dans un appartement où je ne pouvais être aperçu de personne… Dans son transport, il alla jusqu’à m’embrasser et à me serrer dans ses bras, sans répugnance pour ma personne ni pour les sales lambeaux dont j’étais couvert. Enfin, je ne saurais trop parler de la réception que me fit cet homme généreux. »
RETOUR.
Le voyageur ne passe plus qu’une seule nuit à l’écurie, et rentre au consulat par une porte de derrière : M. Delaporte obtient[35] du commandant de la station navale française, à Cadix, une goëlette sur laquelle, le 28 septembre, notre compatriote s’embarque pour Toulon, déguisé en matelot.