[35] « M. Caillié s’est présenté à moi sous le costume d’un derviche mendiant, costume qu’il ne démentait pas, je vous assure. Il a simulé pendant son voyage le culte mahométan. Si les Maures le soupçonnaient chez moi ou au consulat, ce serait un homme perdu ; je réclame donc de votre humanité, de votre amour, de votre admiration pour les grandes entreprises, de m’aider à sauver cet intrépide voyageur, en m’envoyant un des bâtiments sous vos ordres. »

Lettre de M. Delaporte au commandant de la station française, à Cadix.

Dix jours après, Abdallahi revoyait la France. La Société de Géographie, sur les bienveillantes sollicitations de M. Delaporte et de M. Jomard, tendait la main au voyageur : une avance de cinq cents francs lui annonçait à Toulon la réception qui l’attendait à Paris. Une indemnité provisoire de trois mille francs et la croix de la Légion-d’Honneur vint, au bout de quelques semaines, le rassurer sur les dispositions du gouvernement à son égard. Le 5 décembre 1828, le PRIX de Tombouctou lui fut adjugé, en séance générale.

Pendant que le voyageur arrive au port et s’y repose, les choses qu’il a vues sur son chemin continuent d’être les mêmes. Sur le sol d’Afrique, le bien et le mal sont également vivaces : comme les nuages qui s’abattent six mois de suite sur les montagnes, comme les rivières qui inondent périodiquement les plaines, comme le vent d’est qui embrase sans interruption le désert ; hommes et femmes, enfants et vieillards parcourent là constamment le même cercle d’habitudes uniformes. Toujours même costume, même lit et même table ; mêmes huttes enfumées, même musique et mêmes danses. Aujourd’hui, comme il y a cinquante ans, les noirs voyageurs de Cambaya et de Kankan sautent de roche en roche au bord des précipices leur long bâton à la main et leur longue corbeille de sel sur la tête. Ceux de Timé, que leur attirail de sonnettes annonce, barbotent dans les mêmes marécages avec leurs énormes charges de noix de colats, qu’ils portent si loin, avec tant de peine et si peu de lucre ; les bateaux de Jenné se traînent lentement sur le fleuve, au gré du vent ou du calme, arrêtés tant de fois par les bancs de sable ou les douaniers armés du rivage ; et, sur cette terrible plaine de sable, Arabes au visage couvert, noirs esclaves et chameaux, cheminent toujours, haletant, sous le soleil et par les chaudes bouffées du vent d’est, après une gorgée d’eau tiède, salée ou bourbeuse. Tout cela n’est pas un roman, mais de l’histoire. Non pas de l’histoire ancienne, mais de l’histoire actuelle et vivante.

Si nous entreprenions aujourd’hui de parcourir le même itinéraire que M. Caillié, nous retrouverions sans doute à chaque pas les mêmes types d’hôtes, de guides, de marchands exerçant le même négoce si pénible et si peu fructueux : l’économe Ibrahim, le vieux fourbe Lamfia, l’honnête, le généreux Arafanba, Karamo-Osila de Timé, le vieux tartufe Ali. Le pauvre vieux maître d’école de Cambaya, le pauvre vieux Maure de Kankan, la vieille négresse de Timé, le Chérif de Jenné, le grave et libéral Sidi-Abdallahi de Temboctou, le pauvre vieux forgeron d’El-Harib, le bon barbier de Méquinaz et tant d’autres que j’oublie.

Si donc nous nous retournions pour embrasser d’un coup-d’œil et dans toute sa longueur la route où nous n’avons jusqu’ici cheminé que pas à pas, voyant peu de chose à la fois devant nous et presque rien sur les côtés, le spectacle qui s’offrirait à nous ne serait pas d’un autre temps, ce serait la réalité même que le soleil éclaire à l’heure qu’il nous éclaire, à cela près qu’il s’élève, là-bas, plus haut au-dessus de l’horizon.

Cette revue, pour être complète, devrait suivre la distribution (sur cette longue ligne) des terrains, des produits minéralogiques, des arbres et des plantes, des diverses cultures, des divers ordres d’animaux domestiques et sauvages.

Arrêtons-nous seulement à considérer les différents peuples que nous venons de visiter. Les différences, qui se présentent d’abord, sont celles de la couleur de la peau : le teint noir, marron ou bronzé ; les cheveux crépus et les cheveux lisses. — Après cela, la classification la plus naturelle est celle des peuples gais et des peuples sérieux : de ceux qui ont un système de croyances bien arrêté, un lieu commun de pratiques journalières ou annuelles, un but pareil en cette vie et en l’autre, une seule et même ambition, une seule et même loi et de ceux qui n’ont rien de tel. Sur toute cette ligne, la religion de ceux qui en ont une, est la musulmane ; la juive ne commence à se montrer que dans l’empire de Maroc. Encore ceux qui n’ont pas de religion constituée, reçoivent avec le plus grand respect tout ce qui leur vient de la musulmane. Musulmans et autres, noirs marrons ou bronzés, tous ils s’accordent dans leur croyance au pouvoir magique de l’écriture (de l’écriture arabe, la seule qu’ils connaissent) ; à la puissance miraculeuse des formules coraniques.

Du reste, parmi les Fidèles, nul doute sur la mission du Prophète, sur la divine origine du Saint-Livre, sur l’autre vie, le paradis et l’enfer. La dévotion est là bien souvent tout en mouvements automatiques des bras et des lèvres, mais la foi est aussi profonde qu’aveugle. Ils s’arrêtent devant une bouchée de porc, devant une goutte de bière ou d’eau-de-vie, comme devant le précipice qu’ils voient de leurs yeux. Chacun croit de sa religion ce qu’il en sait et tout ce qu’il en sait, plutôt plus que moins. Ils n’en discutent ou n’en démontrent pas plus la vérité qu’ils ne discutent ou démontrent la présence du soleil à l’heure de midi, et son influence bienfaisante ou terrible.

Cette religion n’est pas de nature à les animer d’un zèle bien vif pour l’exploitation de notre planète et l’amélioration du sort des hommes dans leur terrestre séjour.